- Plan d’action ARLR - 18 juin 2026
- Mouches noires - 18 juin 2026
- La Fête nationale - 18 juin 2026
Création complexe de la seigneurie d’Argenteuil
Joseph Graham (une traduction par Brian Parsons) – Les lieux portent des noms chargés d’histoire. Dès qu’on s’y intéresse de plus près, ces noms, répétés tout au long de notre vie, suivis sur les cartes et vus sur les panneaux, nous donnent un sentiment d’appartenance plus fort et les lieux perdent à jamais leur anonymat.
Lorsque Pierre d’Ailleboust d’Argenteuil escorta le chef Ottawa Le Pésant jusqu’à la garde du gouverneur Cadillac à Détroit en 1707, il dut s’interroger sur le sort réservé à ce vieil homme corpulent. Le Pésant avait plus de soixante-dix ans et était en surpoids; il ne ressemblait guère à quelqu’un qui aurait pu participer à une embuscade au cours de laquelle sept chefs et un prêtre ont été tués. L’histoire de Le Pésant offre un aperçu fascinant de l’époque, des malentendus et des conséquences inattendues. Officiellement, Le Pésant aurait dû être exécuté pour le rôle qu’il avait joué, mais ce chef âgé et corpulent réussit à escalader la palissade défensive et à s’échapper, ce qui s’avéra bien pratique pour Cadillac.
D’Argenteuil avait rempli son devoir militaire en procédant à l’arrestation, mais il était sans doute plus intéressé par le fait de ramener des fourrures pour les vendre à Montréal. Lui et Cadillac avaient fait beaucoup plus d’argent grâce à ce commerce qu’à leurs activités professionnelles.
D’Argenteuil, né Pierre D’Ailleboust, était le fils de Charles d’Ailleboust de Muceaux et de Catherine Legardeur de Repentigny. Il était l’un des quatorze enfants de la famille et, comme son jeune frère Nicholas, tous deux soldats, il fréquentait des hommes de haut rang. Alors que Nicholas profitait de son statut pour s’enrichir grâce au commerce des fourrures, il avait combattu les Sénécas au lac des Deux Montagnes, assisté à la destruction du fort Cataracoui avant sa reconstruction sous le nom de fort Frontenac, pillé Schenectady, combattu les Mohawks près d’Albany et péri au combat contre les Britanniques dans la baie d’Hudson. Les deux frères avaient œuvré comme agents diplomatiques auprès de leurs alliés autochtones et, bien que Pierre ait participé à des combats, notamment à l’assaut du fort Saint-Jean à Terre-Neuve, son rôle avait surtout été diplomatique.
Charles d’Ailleboust, leur père, avait servi dans la première Colonne volante, une compagnie de quarante soldats qui participaient à la défense de la mission des Montréalistes à ses débuts. Né en France, il avait tissé des liens étroits avec les Sulpiciens, qui devinrent plus tard seigneurs de Montréal. Louis était devenu gouverneur de la Nouvelle-France, et sa femme, Marie-Barbe Boullougne, avait appris l’algonquin et l’avait enseigné aux premiers Sulpiciens qui ont pris la relève de la mission des Montréalistes. Ce sont eux, les Sulpiciens, qui avaient convaincu Charles de venir en Nouvelle-France.
En 1666, Charles a participé à son dernier combat contre les Cinq Nations. Il a survécu à une attaque d’ours, et dès lors, sa seule fonction officielle a été celle de juge civil et criminel pour les Sulpiciens, tout en continuant à se lancer dans le commerce pour compléter ses revenus. Il a reçu les seigneuries de l’Île Bourdon en 1657 et d’Argenteuil en 1682, toutes deux nommées d’après des lieux de la Bourgogne, province natale de la famille d’Ailleboust. Le seigneur était censé développer la propriété, en procédant à l’arpentage et à la distribution des concessions, mais, dans le cas d’Argenteuil en 1682, ce titre relevait davantage du vœu pieux. Les Cinq Nations y résidaient. La seigneurie d’Argenteuil a été placée sous la tutelle de Pierre Legardeur de Repentigny, le beau-père de Charles, probablement en raison des difficultés financières que Charles a connues au début des années 1680. Les deux seigneuries ont finalement été vendues au fils de Charles, Pierre d’Argenteuil.
Pierre a prospéré grâce à ses relations avec Cadillac et a encouragé les Outaouais et les autres nations autochtones à faire confiance au gouverneur de Détroit, mais Antoine Lamothe Cadillac était sans doute l’un des pires scélérats de la Nouvelle-France. Ses agissements suscitèrent toujours des interrogations quant à son jugement, mais il parvenait tout aussi souvent à convaincre ses supérieurs de leur sagesse, comme dans le cas de l’évasion de Le Pésant. Lorsque le gouverneur Vaudreuil s’est demandé comment un homme de 70 ans en surpoids avait pu accomplir un tel exploit seul, Cadillac a expliqué qu’il valait mieux le laisser partir. Il prétendait que l’arrestation était nécessaire pour apaiser les Miamis, mais que l’évasion l’était pour apaiser les Ottawas. Cadillac comptait sur des hommes comme d’Argenteuil pour gagner la confiance des différentes nations, mais il échouait à rassembler les Miamis, les Ottawas et les autres pour former un front uni contre les Cinq Nations. Les Miamis ont rapidement attaqué le fort en représailles à l’évasion de Le Pésant.
Cadillac maltraitait sans cesse ses amis et ses subordonnés, mais réussissait à envoyer en France l’équivalent de 27 fois son salaire annuel. À l’insu d’Argenteuil, le fait d’avoir une relation avec Cadillac constituait l’un des points d’achoppement de sa carrière militaire. Lorsque Cadillac fut finalement muté au poste peu enviable de gouverneur de la Louisiane en 1710, la carrière d’Argenteuil prit son envol. Il fut chargé de mener les nations de l’Ouest contre les Anglais et les Cinq Nations, une tâche qui lui convenait parfaitement. Il mourut toutefois prématurément en 1711, probablement à la suite d’un accident vasculaire cérébral, avant même le début de la campagne.
D’Argenteuil avait épousé Marie-Louise Denys de La Ronde dans les années 1690 et ils ont eu onze enfants, dont certains ont suivi les traces de leur père dans le commerce des fourrures. Ils ont fait construire un manoir à Argenteuil en 1721, mais celui-ci a ensuite été détruit par un incendie. Marie-Louise est décédée en 1747, léguant la seigneurie, entre autres, à son fils Jean d’Ailleboust, héritier du titre d’Argenteuil, et à certains de ses frères et sœurs. La famille en resta propriétaire jusqu’en 1781, date à laquelle le juge Pierre-Louis Panet l’acquit des six derniers héritiers. Douze ans plus tard, il la revendit à la famille Murray, qui la développa et encouragea l’établissement d’immigrants d’Écosse, d’Irlande et de Nouvelle-Angleterre. Les Murray ont nommé leur premier établissement Saint Andrews, renforçant ainsi la présence de leur communauté écossaise grandissante. Par la suite, le lieu a été rebaptisé Saint Andrews East, afin de le distinguer de Saint Andrews West, en Ontario, situé à une heure de route au sud-ouest.
– Veuillez aller à josephgraham.ca pour lire l’article en anglais.
