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Celui qui a libéré la France, 15 août 1944
Daniel Machabée – « Un homme sans mémoire est un homme sans vie; un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. » Maréchal Foch
Le soir du 14 août 1944, c’est par un message codé diffusé sur l’antenne française de la BBC de Londres que les Forces françaises de l’intérieur (la Résistance) sont averties du débarquement de Provence. Un premier message « Nancy a le torticolis » prévient que le débarquement est imminent. Puis, un autre message est envoyé : « Le chef est affamé », annonçant le lancement des hostilités. C’est l’opération « Dragoon » sur les côtes de Provence, destinée à ouvrir un second front sur le territoire français et détruire la XIXe armée allemande qui défend le sud de la France. À l’origine, Winston Churchill était opposé à ce débarquement, car il préférait que les Alliés fassent une percée vers les Balkans à partir de l’Italie et de prendre en tenaille les armées allemandes afin d’arriver à Berlin avant les Soviétiques. Il va s’opposer au général De Gaulle qui menaçait de retirer les divisions françaises libres d’Italie si les Alliés allaient dans cette direction plutôt que de libérer Toulon et Marseille. Retour sur une opération moins connue de la Deuxième Guerre mondiale.
L’aube du 15 août 1944
Le ciel de Provence s’éveille dans un fracas de tonnerre qui n’a rien d’un orage estival : l’horizon s’embrase au large des côtes varoises. Les vagues de la Méditerranée, habituellement si douces, portent en ce jour de la fête nationale des Acadiens, le poids d’une armada de métal. Dans l’obscurité qui précède la levée de l’astre diurne, le silence des collines est brisé par le ronflement lourd des avions qui font s’envoler ici et là les flamants roses, les aigrettes et les avocettes, accoutumés à la quiétude de cette région bucolique. Des milliers de parachutistes sautent dans la nuit de l’arrière-pays, près de Muy. Au sol, les maquisards français attendent, le cœur battant. Depuis l’invasion de la zone libre par les nazis en novembre 1942, la Résistance attend ce moment avec appréhension. Ils guident les soldats à travers les vignes et les oliviers. Les premiers combats s’engagent dans la pénombre pour couper les routes, détruire les ponts et saboter les lignes ennemies.
À six heures, le jour se lève sur un spectacle hors du commun. Deux mille bâtiments de guerre et autant d’avions apparaissent dans le ciel mordoré de l’aube. La 7e armée américaine du général Patch, qui comprend les forces françaises de l’armée B commandées par le général de Lattre de Tassigny, arrive sur les côtes. Contrairement au Débarquement de Normandie deux mois plus tôt, la température est clémente et la mer calme. Les navires et les avions bombardent les défenses allemandes qui sont réduites en pièces. Le bruit est assourdissant et la fumée noire ne tarde pas à masquer le soleil naissant. Puis, le signal est donné. Les barges de débarquement s’élancent rapidement vers les plages entre Cavalaire et Saint-Raphaël. Les rampes s’abaissent dans un fracas métallique et les soldats s’élancent dans l’eau tiède, l’arme haute. Le sable doré se transforme en un chaos de sifflements de balles et d’explosions de mortiers. Malgré la résistance ennemie, les soldats réussissent à débarquer et à constituer une ligne de front de 25 km de profondeur. Le lendemain, le gros des forces françaises libres (FFI) débarquent. Ces milliers de soldats, provenant pour la plupart des colonies françaises d’Afrique, foulent le sol de la mère patrie pour la première fois et risquent de mourir pour elle. Sur le visage des Provençaux, depuis deux ans sous le joug allemand, la vue de ces uniformes de la Libération creuse des sillons de joie sur leurs joues emplies de larmes.
Le chemin de Toulon et Marseille est ouvert
La ruée vers les villes de Toulon et Marseille commence dès le 18 août. Le général Jean de Lattre de Tassigny lance ses troupes rapidement afin de sauver ces villes de la destruction commandée par Hitler si les Allemands devaient se replier. Les soldats français encerclent la ville fortifiée de Toulon, port militaire principal de la France en Méditerranée. Les combats sont intenses et se font maison par maison. Les tirailleurs algériens s’emparent des forts sur les hauteurs tandis que les commandos, guidés par la résistance locale, se battent corps à corps dans les rues de la ville. Le 26 août, la garnison allemande capitule. Le port est endommagé, mais la base navale est libérée. Dans la rade se dressent les vestiges encore fumants de la flotte française sabordée par le gouvernement de Vichy en novembre 1942.
À Marseille, la population n’attend pas l’arrivée des soldats. Le 21 août, la Résistance lance une grande grève générale. La population prend les armes et des barricades sont élevées dans les rues. Notre-Dame-de-la-Garde, cathédrale séculaire veillant sur la ville comme une mère sur ses enfants, est témoin de violents combats d’artilleries dans les quartiers aux alentours. Soudain, une porte cochère s’ouvre. Ce n’est pas un soldat de la Werhmarcht, mais une vieille femme en larmes. Elle tient une bouteille d’eau et du pain. En voyant le visage fatigué et couvert de poussière du soldat africain, elle l’embrasse sur les deux joues. À cet instant précis, le soldat africain oublie sa fatigue et comprend pourquoi il se bat ici si loin de chez lui. Le 28 août, Marseille est totalement libérée. La libération s’est effectuée un mois en avance sur les prévisions.

La remontée du Rhône
Dès le lendemain, les troupes françaises se lancent à la poursuite des soldats allemands qui battent en retraite. La vitesse des poursuivants est incroyable. Ils remontent le fleuve à pied, en camion ou sur des blindés, contrastant l’exode des civils à pied et à vélo lors de l’invasion allemande de 1940. Le 3 septembre 1944, Lyon est libérée. Les Allemands ont fait sauter pratiquement tous les ponts, mais cela n’arrête aucunement les troupes françaises. L’objectif de cette course est de rejoindre l’autre armée alliée, celle qui a débarqué en Normandie en juin. Le 12 septembre 1944, la jonction se fait à Nod-sur-Seine, en Bourgogne. La France est pratiquement libérée de son long cauchemar, qui a débuté le 10 mai 1940.
L’importance politique de l’armée B française pour de Gaulle
Au 25 septembre 1944, 324 000 soldats, 68 000 véhicules et 490 000 tonnes de ravitaillement ont été débarqués en Provence. L’armée B a été le bras armé de la volonté de De Gaulle de participer activement à la libération du territoire national, d’où ses nombreuses divergences opérationnelles et stratégiques avec Churchill. Ce dernier, dans un excès de colère, lui avait lancé « Vous n’êtes pas la France ! » Mais de Gaulle savait qu’il incarnait une certaine idée de la France. Ces victoires rapides et efficaces du Débarquement de Provence ont consolidé et légitimé de Gaulle comme chef d’un futur gouvernement français. Les succès militaires de l’armée B sont essentiels pour permettre la relance de la renaissance d’un État démocratique et républicain sans passer par une occupation militaire américaine provisoire. De plus, ils assurent à la France d’être considérée vainqueure de la guerre malgré les débâcles militaires et l’Occupation.
En récompense, l’armée B de Jean de Lattre de Tassigny deviendra la 1re armée française et le général sera le représentant français à la signature de la capitulation allemande le 8 mai 1945. Enfin, la France deviendra un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU grâce à la victoire de ses armées.
Ce débarquement, souvent occulté par celui de Normandie, a brisé le front allemand dans le sud de la France avec une vitesse que personne n’avait prévue. Il a servi d’accélérateur pour la victoire sur l’Allemagne. Plus de 250 000 soldats français ont participé à cette opération d’envergure. Le courage et le sacrifice de ces soldats provenant en grande majorité des colonies d’Afrique ont été indispensables pour le succès de l’entreprise. Si l’historiographie contemporaine a grandement réhabilité le rôle de ces soldats, rappelons que les chefs alliés ont renvoyé massivement ces soldats dans leurs pays d’origine après la jonction des armées, afin de « blanchiser » l’armée française et amoindrir l’apport inestimable de ces soldats dans la libération du sud de la France. On estime entre 15 et 20 000 tirailleurs africains noirs qui ont été renvoyés et remplacés par des recrues blanches issues de la Résistance (FFI) afin de satisfaire le haut commandement allié américain qui ne voulait pas que des noirs libèrent les capitales européennes…
