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Le film Un renversement – Une réflexion
Carole Trempe – Le film d’Amélie Hardy, Un renversement, aurait presque pu s’appeler Les renversantes.
Pauline Marois, Louise Harel, Monique Jérôme-Forget, Françoise David, Manon Massé, Véronique Hivon, Marwah Risqy, Emilie Foster, Catherine Fournier, France Bélisle, Marjolaine Étienne, Jocelyne Richer. Ces femmes au parcours politique éloquent, rendent visible, l’invisible : elles disent l’indicible.
Renversantes, ces femmes qui ont choisi la politique non pas simplement pour occuper une fonction, mais parce qu’elles voulaient influencer le cours des choses. Elles témoignent avec une franchise parfois désarmante de ce qu’il leur a fallu apprendre, encaisser et contourner pour entrer dans un univers dont les règles avaient été établies bien avant leur arrivée – essentiellement par des hommes.
Il leur a fallu en maîtriser les codes, le vêtement, la parole, l’attitude. Il leur a également fallu développer la façon d’occuper l’espace, de répondre aux attaques, de ne pas paraître trop émotives sans devenir froides, d’être fortes sans être jugées autoritaires; comme si accéder au pouvoir exigeait encore des femmes qu’elles empruntent, au moins momentanément, les habits de ceux qui l’ont longtemps exercé seuls. Monique Jérôme-Forget, présente à la discussion suivant la projection du film, a dit spontanément que si elle avait un conseil à donner à une femme qui veut se lancer en affaires ou en politique, elle lui dirait : apprends à jouer au golf, paie-toi un bon coach, c’est souvent sur un terrain de golf que les décisions se prennent !
Et pourtant, ce qui frappe dans Un renversement, ce n’est pas tant ce qu’elles ont dû devenir pour entrer dans le système, que ce qu’elles ont réussi à y changer. Elles ne se contentent pas d’apprendre les codes masculins, elles inventent d’autres manières de faire de la politique.
Elles avancent, elles encaissent, elles recommencent. Certaines traversent même les frontières partisanes pour faire adopter des lois. Voilà peut-être l’un des gestes les plus profondément politiques du film : accepter de travailler avec l’adversaire lorsque l’intérêt commun l’exige. Ne plus chercher seulement à gagner contre quelqu’un, mais à accomplir quelque chose avec lui. Par exemple, les toutes premières étapes de la commission transpartisane sur la question de mourir dans la dignité lancée en 2009, alors que Véronique Hivon siégeait initialement dans l’opposition, elle avait travaillé en étroite collaboration avec la députée libérale Maryse Gaudreault pour jeter les bases de ce consensus historique.
Cette parole de femmes arrive à un moment singulier de notre histoire. Partout, les démocraties sont travaillées par des mouvements de repli. Donald Trump est de nouveau à la Maison-Blanche. Les mouvements masculinistes trouvent auprès de certains jeunes hommes une audience préoccupante. Des discours que l’on croyait relégués au passé réapparaissent sous de nouveaux habits. Et des femmes elles-mêmes participent à cette remontée conservatrice.
Au Québec, cette réalité fait surgir le souvenir des « Yvettes » de 1980. Le rapprochement mérite d’être fait avec prudence : les époques et les combats ne sont pas les mêmes. Mais une question demeure troublante. La présence des femmes dans l’espace public entraîne-t-elle nécessairement une transformation de la condition des femmes ? – Évidemment non !
Des citoyennes à part entière
Les femmes ne constituent pas un bloc politique. Elles peuvent être progressistes ou conservatrices, féministes ou antiféministes, défendre l’émancipation ou préférer l’ordre établi. C’est précisément parce qu’elles sont des citoyennes à part entière qu’elles possèdent, elles aussi, toute la gamme des convictions, des contradictions et des aveuglements humains.
Mais c’est également pourquoi Un renversement me paraît si important aujourd’hui. Il rappelle que l’histoire n’avance jamais définitivement dans une seule direction. Les droits acquis peuvent être fragilisés. Les vieux réflexes peuvent revenir. Une société peut progresser et reculer presque simultanément. Alors, où trouver l’espoir ?
Peut-être justement chez ces femmes qui refusent de considérer l’histoire comme terminée. Chez les jeunes femmes qui n’acceptent plus certaines humiliations que leurs mères avaient appris à supporter. Chez celles qui entrent aujourd’hui en politique en sachant davantage ce qui les attend. Mais aussi chez les plus âgées, celles qui ont traversé plusieurs décennies de combats et qui découvrent que l’âge ne les condamne ni au silence ni à l’impuissance. Car il n’y a pas d’âge pour influencer.
Il n’y a pas d’âge pour transmettre, pour prendre la parole, pour accompagner celles qui arrivent, pour dénoncer ce qui doit l’être ou pour construire des alliances improbables. L’expérience des unes et l’impatience des autres ne devraient d’ailleurs pas s’opposer. Elles pourraient constituer l’une des alliances les plus fécondes de notre époque.
C’est peut-être cela que ces femmes nous disent : le contraire du découragement n’est pas l’optimisme naïf. C’est l’engagement. Trump est là. Le masculinisme est là. Le retour de certains conservatismes est réel. Les résistances à l’émancipation des femmes n’ont pas disparu. Et pourtant, elles sont là, elles aussi. – Celles qui ont ouvert les portes. – Celles qui refusent qu’on les referme. – Celles qui entreront demain.
Peut-être le véritable renversement commence-t-il précisément ainsi : lorsqu’une femme cesse de demander si une place lui sera faite et décide qu’elle participera elle-même à définir les règles de la maison commune. Et lorsqu’elles sont plusieurs à le faire, elles deviennent, véritablement, renversantes.
