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Une femme libre jusqu’à la mort
Carole Trempe – Avant même que le rideau ne se lève sur Carmen.maquia – le mot maquia renvoie à la tauromachie, l’art de la corrida – on a déjà un visage, celui de son directeur artistique, Eduardo Vilaro.
Trente minutes avant le spectacle, il vient nous raconter son parcours. De son arrivée de Cuba à l’âge de 6 ans dans le Bronx à New York à son ascension à la direction d’une des plus importantes compagnies de danse latino-américaines. Plus encore que la carrière, il nous a parlé de transmission, de ces milliers de jeunes dont il s’occupe et qui découvrent comme lui que la danse peut devenir un lieu de confiance et d’émancipation. Cet homme drôle, inspirant, intelligent, transparent et authentique est un véritable passeur. Il nourrit une profonde confiance dans le potentiel de chaque être humain. Enfin, il parle avec une immense fierté de la culture latino-américaine non comme un folklore, mais comme une force vivante porteuse d’identité, de créativité et de résilience. Il nous explique une Carmen dépouillée de clichés.
Faisons un bref rappel sur l’opéra Carmen de Bizet. À Séville, Don José, brigadier, est fiancé à Micaela. Carmen provoque une bagarre et est confiée à la surveillance de Don José. Elle le séduit et lui promet son amour s’il la laisse s’enfuir. Envoûté, Don José aide Carmen à s’évader et se fait emprisonner à son tour. Deux mois plus tard, Don José est libéré et il retrouve Carmen dans la taverne repaire de contrebandiers. Carmen danse pour lui, mais le célèbre toréador Escamillo arrive et tente de la séduire à son tour. Des soldats surviennent et Don José tiraillé par l’amour et le devoir, finit par déserter et rejoindre la bande de contrebandiers, par amour pour Carmen. Dans la montagne, Don José est dévoré par la jalousie et se montre possessif. Carmen se lasse de lui. Micaela arrive pour supplier Don José de retourner auprès de sa mère mourante, il part avec elle. Carmen est désormais avec Escamillo. Une grande corrida se déroule et Escamillo est acclamé. Carmen s’y rend et rencontre Don José qui la supplie de revenir avec lui. Elle refuse de céder en revendiquant sa liberté jusqu’au bout. Carmen lui jette sa bague à terre. Fou de rage, Don José la poignarde à mort. Carmen meurt libre, tandis que Don José s’effondre conscient d’avoir détruit celle qu’il aimait.
Une œuvre résolument contemporaine
Dans le spectacle, cette histoire est racontée sans mots ni paroles. Carmen est dépouillée de la robe rouge, des éventails et des castagnettes. On en fait une œuvre résolument contemporaine. L’univers est noir et blanc, très graphique. Le blanc est très pur, c’est d’une grande beauté. Les références au flamenco et au pasodoble demeurent brillamment intégrées dans le langage chorégraphique.
On assite à l’exploration du désir, du pouvoir, de la séduction, du courage, de la fatalité. La liberté individuelle, le désir de posséder l’autre, le rapport du pouvoir, la jalousie, la violence née de l’amour lorsqu’il devient domination. Ces thèmes sont encore très actuels. C’est sans doute la raison pour laquelle Carmen continue d’inspirer les créateurs depuis plus de 150 ans.
Les danseurs parlent avec leurs bras, leurs regards, leurs corps, leurs élans jusqu’aux moindres mouvements de leurs doigts. Ils sont d’une éloquence saisissante. Ils nous touchent profondément avec simplicité. Tout ce qui pourrait distraire le regard, disparaît. Tout est au service du mouvement. Notre âme est conquise. La musique – que nous connaissons bien – nous ravit comme toujours.
Les interprètes sont d’une précision remarquable et d’une puissance physique impressionnante. Ils sont totalement investis dans leurs personnages. A ce point que malgré les costumes blancs – sauf pour Carmen portant une robe noire – la posture et l’attitude des danseurs facilitent l’identification des personnages de l’opéra. Ballet Hispanico nous rappelle que la véritable modernité ne consiste pas à réinventer les histoires, mais à révéler ce qu’elles disent encore de nous. Lorsque le rideau tombe, Carmen demeure la femme qui a choisi la liberté jusqu’à la mort. C’est peut-être plus la liberté que le drame lui-même qui continue de nous bouleverser.
