Quand l’économie fait taire les arts

Carole Trempe
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Réflexion sur Les émotions démocratiques

Carole Trempe – Il est devenu presque banal d’entendre que l’éducation doit avant tout préparer les jeunes au marché du travail. On mesure désormais la valeur d’un programme académique à sa capacité de produire une main-d’œuvre compétente, performante et rentable. Dans cette logique, les arts, la musique, le théâtre, la littérature ou la philosophie apparaissent souvent comme des disciplines secondaires, agréables certes, mais peu « utiles ».

La philosophe américaine Martha C. Nussbaum lance pourtant un avertissement qui mérite toute notre attention dans son ouvrage Les émotions démocratiques. À ses yeux, une société qui réduit l’éducation à sa seule fonction économique s’appauvrit profondément. Elle risque de former d’excellents producteurs et consommateurs, mais de bien piètres citoyens.

Pourquoi ? Parce que les arts ne transmettent pas seulement des connaissances : ils développent une manière d’être au monde.

La musique apprend l’écoute. Le théâtre nous fait habiter la vie d’autrui. La littérature nous invite à ressentir ce que vivent des êtres différents de nous. Les arts plastiques nous obligent à regarder autrement. Toutes ces expériences exercent une faculté devenue précieuse : l’empathie.

Or, l’empathie n’est pas un luxe. Elle constitue l’une des conditions essentielles de la démocratie. Comment débattre sans écouter ? Comment rendre justice sans comprendre ? Comment accueillir la différence sans imagination ? Une démocratie ne repose pas uniquement sur des institutions solides; elle dépend aussi de citoyens capables de reconnaître l’humanité de l’autre.

Lorsque les arts disparaissent progressivement des écoles, ce n’est pas seulement un cours qui disparaît. C’est un espace où l’on apprend à douter, à imaginer, à ressentir et à nuancer. Peu à peu, l’efficacité remplace la réflexion, la performance supplante la sensibilité, et le rendement devient le principal critère de valeur.

Le paradoxe est frappant. Les entreprises elles-mêmes recherchent aujourd’hui des personnes créatives, capables de collaborer, d’innover, de résoudre des problèmes complexes et de communiquer avec intelligence. Or, ce sont précisément les qualités que cultivent les pratiques artistiques depuis toujours.

Les neurosciences viennent d’ailleurs confirmer ce que les artistes savent intuitivement depuis des siècles : la création artistique mobilise simultanément la cognition, l’émotion, la mémoire, l’attention, l’imagination et les relations sociales. En développant ces réseaux, l’art participe directement au développement du cerveau humain.

Mais il y a plus encore

Une société qui cesse de fréquenter les arts perd peu à peu sa capacité d’émerveillement. Elle devient moins sensible à la beauté, moins attentive à la souffrance, moins capable d’imaginer d’autres façons de vivre ensemble. Elle peut continuer à produire davantage de richesses matérielles tout en voyant grandir l’isolement, l’anxiété, la méfiance et les fractures sociales.

L’économie est indispensable. Elle permet de nourrir, de soigner, de bâtir et d’innover. Mais lorsqu’elle devient l’unique boussole collective, elle oublie la question fondamentale : au service de quel être humain ?

La véritable prospérité ne se mesure pas seulement au produit intérieur brut. Elle se mesure aussi à la qualité de notre regard sur autrui, à notre capacité d’exercer notre jugement, à notre sens de la justice et à la richesse de notre vie intérieure.

Investir dans les arts n’est donc pas une dépense culturelle. C’est un investissement démocratique.

Car une société peut fabriquer des ingénieurs, des gestionnaires et des entrepreneurs remarquables. Mais si elle néglige de former des êtres humains capables de compassion, d’esprit critique et d’imagination, elle risque de posséder toutes les richesses du monde… sans savoir encore pourquoi elle les accumule.

 Si nous voulons former des citoyens capables d’innover, de débattre, de prendre soin les uns des autres et de préserver notre démocratie, pouvons-nous réellement considérer les arts comme un simple luxe ? Où sont-ils, au contraire, l’un des fondements invisibles de notre humanité ?

Nussbaum, Martha. Les émotions démocratiques : Comment former le citoyen du XXIe siècle? The public Square Book Series, Princeton University Press, 2010.

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