Barcelone à 21 ans

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Minut a minut, segon a segon

Imeldina André – Assise sur notre serviette extralarge, j’enfouis mes doigts dans le sable. Je laisse planer mon regard sur l’horizon et, au loin, j’aperçois les silhouettes de mes amis. À ma gauche, des potins sont échangés dans un français pratiquement international et à ma droite, j’entends une partie de cartes s’animer dans un anglais approximatif teinté d’allemand, de polonais, d’espagnol, de portugais, de coréen et de mandarin.

Nous savons tous que nous ne vivrons plus jamais comme on le fait en ce moment. Que ce sont nos derniers instants de liberté empreints de l’innocence de la jeunesse. Nous nous découvrons; non, nous nous sommes découverts, et sur cette serviette, le soleil tape sur ma peau de la même manière que lorsqu’il m’a accueillie 6 mois plus tôt à mon arrivée à Barcelone.

Dans les heures qui ont suivi mon atterrissage, les bâtiments, les rues, les gens, tous avaient une aura de nouveauté et d’inconnu, mais je me suis rapidement adaptée. Voyez-vous, la vie peut être différente là-bas, mais, au fond, les gens ressemblent à ceux d’ici. Ils ont des rêves qu’ils espèrent réaliser et des boulots qu’ils rêvent de quitter. Cependant, il y a une différence notable entre ici et là-bas. À Barcelone, les gens travaillent pour vivre et pas l’inverse. Profiter de la vie pour eux n’est pas qu’un souhait qu’on laisse pour le week-end, c’est un choix qu’on fait à chaque instant. Parce que la vie se trouve quelque part entre courir pour attraper le prochain métro et prolonger la discussion en marchant lentement et en admirant le paysage. Vivre c’est saisir chaque occasion de se créer des souvenirs parce qu’une mauvaise expérience aujourd’hui est un fou rire pour demain.

Je dois avouer que ça m’a pris quelques semaines pour qu’après les cours, un jeudi se termine par une soirée au Sonora qui se prolonge loin dans la nuit, et un peu plus pour que ça me paraisse normal de passer la nuit au clair de lune sur la plage de la Nova Icaria jusqu’au petit matin. Bien que ça sonne comme un rêve, sur lequel on sauterait tous sur l’occasion si elle se présentait, vous seriez surpris à quel point le quotidien nous rattrape vite, y compris loin de chez soi. Il peut être difficile de sortir du monde des itinéraires bien ficelés et des repas pris sur le pouce. Rester à la table d’un restaurant et discuter autour d’un verre à la fin d’un repas est souvent vu comme une impolitesse envers les serveurs ici, alors que là-bas, c’est la norme parce que les beaux moments se construisent souvent autour d’une table entre des verres et des rires.

Être à Barcelone m’a appris à vivre pour vivre. Un contraste frappant avec la culture nord-américaine qui nous impose un cycle effréné de productivité, des journées minutées à la demi-heure qui ne laissent place qu’à quelques jours de congés. C’est vrai que c’est facile à dire et moins à faire dans la mesure où on ne peut pas tout plaquer et partir vivre sous le soleil. Malgré tout, il reste possible de vivre tout aussi bien ici : moment après moment et jour après jour. Montréal s’est enfin dégelé et les oiseaux chantent de nouveau au petit matin. C’est le temps idéal pour aller prendre des cafés de manière spontanée avec nos proches, pour organiser des après-midis d’écriture et de peinture en plein air. Pas besoin d’avoir un talent particulier, il ne faut qu’une toile et de la peinture, même le pinceau importe peu tant qu’on est bien entouré. Même si nos vies sont chargées, lorsqu’on prend le temps de créer ces moments, on est toujours récompensés par des histoires à raconter par la suite.

Avec le soleil et les belles températures, l’été me ramène souvent au fait que Montréal est à la fois une ville unique et universelle, tout comme Barcelone. Deux villes portées par les arts et par le sport, deux villes où cultures et traditions s’entremêlent et s’entrechoquent. D’une certaine façon, la Catalogne m’a rappelé les récits du Québec référendaire que mes enseignants me racontaient. Une nation qui se bat pour conserver des idéaux parfois au détriment des gens qui y vivent aujourd’hui. Je ne prétends pas être une experte en la matière, mais l’incompréhension semble bien souvent être à l’origine de la peur de l’étranger. La ligne entre nous et les autres est parfois floue, mais bien présente autant à Barcelone qu’à Montréal. Elle se sent dans les boulevards qui séparent des quartiers,  les bonjours et les bon dia qui n’ont pas la même tonalité ou encore dans les politiques publiques qui facilitent la vie d’un groupe en compliquant celle d’un autre.

Dans la bulle internationale que mes amis et moi nous nous sommes créé, rien n’est plus évident que, malgré les frontières qui nous séparent, nous sommes tous arrivés à l’aéroport BCN pour les mêmes raisons. S’échapper de notre quotidien. Que ce soit pour être ce qu’ils ne peuvent être lorsqu’ils sont chez eux, pour réapprendre à vivre sans la pression du quotidien, pour vivre des expériences inédites ou pour marquer la fin d’une étape avant le commencement d’une nouvelle. Ils m’ont permis de voir à quel point, même lorsque nous sommes séparés par des langues, des coutumes et des normes, nous sommes aussi unis par les mêmes rêves et les mêmes envies.

S’il y a une chose que je ne veux pas oublier de mon séjour, c’est le sentiment de liberté qu’on trouve, assis autour d’une table avec des pichets de sangria, des tapas et des conversations menées par des gens que tout semble séparer. Parce que c’est minute après minute, et non plan après plan, qu’assise à cette table, j’ai réellement compris ce que c’est de vivre.

Journée à Blanes – Vidéo : Imeldina André

NDLR – Imeldina André est diplômée en études internationales à l’Université de Montréal, où elle a profité des échanges étudiants internationaux en 2025, à l’Universitat Pompeu Fabra, à Barcelone en Espagne, où elle a entre autres étudié la politique et la communication en castillan, en catalan et en anglais.

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