Femme pays

Annie Champagne
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Libre à fendre l’âme

Annie Champagne – Je suis allée à la rencontre d’une artiste ardente dans le film d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Pauline Julien : femme pays, à l’affiche depuis le 25 septembre.

Je ne connaissais pas vraiment Pauline Julien, sinon comme une chanteuse québécoise marquante des années 1970-1980, une sorte d’icône un peu éloignée dans le temps, et l’interprète du hit suranné L’âme à la tendresse. Le film d’Anaïs Barbeau-Lavalette vient habilement combler cette lacune culturelle, puisque la cinéaste entend faire connaître l’artiste, de même que son grand amour Gérald Godin, journaliste, ministre péquiste et poète. Elle en brosse un portrait intime et émouvant au possible, qui n’a rien de complaisant.

Le film nous fait découvrir une femme complexe, l’autrice-compositrice-interprète d’abord, l’artiste immense, qui roule sa bosse en France autant qu’au Québec, qui remonte le moral des troupes péquistes en 1980 en interprétant La danse à St-Dilon, ou encore qui fonce sur la Côte-Nord pour chanter La Manic aux ouvriers du chantier de Manicouagan et briser leur isolement. On découvre aussi l’amoureuse transie, la militante souverainiste, la féministe en quête de liberté, la mère aimante autant qu’absente, la grande amie, la proche aidante, la femme en perte d’autonomie souffrant d’aphasie dégénérative ou la parolière qui perd ses mots. Pauline Julien est multiple.

Sa vie a quelque chose de spectaculaire, que le film humanise en donnant à voir ses nombreuses lignes de faille. C’est justement là que l’émotion est la plus vraie. La relation tendue avec ses enfants devenus adultes, qu’elle dit avoir élevés par correspondance, donne lieu à certaines des scènes les plus émouvantes du film. Ses enfants qui se révèlent pourtant, jusqu’à la fin, ses plus proches alliés. Avec Godin, l’émotion est à fleur de peau. À la fin de leur vie, dans l’adversité de la maladie, l’intimité est d’une justesse presque douloureuse. La chimie entre les interprètes Patrice Dubois et Suzanne Clément transperce l’écran.

Ce drame biographique est inédit dans sa forme, la vie de l’artiste est éclatée tel un kaléidoscope. Le temps présent, celui par lequel s’ouvre le film, est celui de sa fin de vie. Dès les premières minutes, les réminiscences du passé nous transportent ailleurs. Le montage est nerveux, les scènes sont courtes et les va-et-vient, incessants ; malgré cette danse, on reste bien conscient de la temporalité du récit. Le scénario, signé par la réalisatrice et Véronique Côté, est finement ficelé, malgré quelques longueurs ressenties surtout dans les derniers chapitres.

Plusieurs enjeux et moments historiques cruciaux sont abordés par l’expérience de vie de Pauline Julien. La crise d’Octobre et la défaite référendaire de 1980, le discours de Godin avant sa mort parlant d’immigration comme d’une richesse, mais aussi la défense de la langue française dans un Canada anglophone, la dignité du suicide assisté avant l’aide médicale à mourir, l’affranchissement des femmes dans le féminisme – Pauline se dit d’ailleurs « la femme de personne », refusant le titre de la « femme de député » que lui promettait Godin.

La mise en scène est d’une poésie absolue. La caméra à l’épaule suit les amoureux au plus près, dans l’intensité des baisers comme dans l’intimité de la maladie. La photographie est époustouflante, les images organiques sont d’une grande sensualité : les coccinelles qui courent sur le bras inanimé de Pauline, la brassée de tournesols dans la piscine, la lumière dans les feuilles d’automne, le couple enlacé dans l’herbe fleurie. La nature québécoise est omniprésente et vertigineuse, comme un personnage à part entière.

L’esthétique impressionniste du film s’accorde avec la vie de Pauline Julien, avec sa vérité, avec son énergie vibrante. Femme insoumise, furieusement libre, incarnée dans son temps et dans la nature qui l’environne, elle trouve dans Pauline Julien : femme pays le plus beau des écrins pour la (re)découvrir.

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