Pauline Julien

Carole Trempe
Les derniers articles par Carole Trempe (tout voir)

Libre dans la contrainte

Carole Trempe – Le film Pauline Julien : femme pays relate la grande dame que fut Pauline Julien. Une femme, certes, mais dans quel pays? À travers ce film, l’artiste évolue dans un environnement politique qui a marqué le Québec. En avance sur son temps, elle a vécu pendant que son époque changeait la définition de ce qu’était une femme au sens juridique.

Pourquoi Pauline Julien paraît-elle si libre ? Sans doute parce que nous ne mesurons plus à quel point les gestes qui nous semblent ordinaires de nos jours étaient, pour une femme de sa génération, des gestes accomplis dans un contexte juridique, social et moral beaucoup plus contraignant.

Pauline Julien a pris pour siennes des libertés avant même qu’elles ne soient pleinement reconnues aux femmes. Elle naît en 1928 et meurt en 1998. Elle avait 12 ans quand les femmes du Québec obtiennent le droit de vote (1940). Elle appartient à la première génération de femmes qui grandissent avec le droit de vote provincial. Toutefois, l’égalité politique ne signifie absolument pas l’égalité civile. Souvenons-nous que le Code civil de 1866 (qui sera réformé en 1994) consacrait l’incapacité juridique de la femme mariée.

Pauline Julien se marie en 1950 avec Jacques Galipeau duquel elle se sépare en 1957. À cette époque, l’épouse qui se marie sans contrat de mariage est soumise au régime légal de la communauté de biens. En faits et en droit, l’épouse est placée sous l’autorité maritale. Pauline choisit toutefois une carrière artistique et aspire à une vie qui déborde largement le rôle traditionnel réservé aux femmes.

En 1961-1962, Julien rencontre Gérald Godin. À ce moment, le Québec commence à se défaire lentement de l’autorité maritale. L’artiste a 36 ans quand Marie-Claire Kirkland porte la Loi sur la capacité juridique de la femme adoptée le 14 février 1964. La femme conquiert alors son autonomie civile. Avant 1964, la femme avait besoin de l’autorisation de son mari pour signer des contrats, administrer ses biens, exercer certaines activités professionnelles. Cette loi lui donne la pleine capacité juridique d’exercer la profession de son choix, d’agir en son nom. Le devoir d’obéissance de la femme à son mari s’éteint.

La réforme de 1964 est une étape décisive. À cette époque, Pauline a déjà une vie vertigineuse : elle a déjà vécu à Paris; elle a déjà quitté son mari; elle est devenue une artiste et gagne sa vie; elle est déjà entrée dans l’espace public; elle construit une relation hors mariage avec Godin. Il est permis de dire que l’artiste a vécu au milieu d’une révolution juridique autant que culturelle.

Julien atteint la quarantaine quand la Loi sur le divorce devient possible pour des motifs autres que l’adultère, notamment la cruauté physique ou mentale. En 1969, apparaît le mariage civil au Québec qui permet de se marier sans célébration religieuse. Pauline a vécu pendant 47 ans avant que le principe général d’égalité entre les sexes ne soit inscrit dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne en 1975.

Ce sera en 1981 que le droit reconnaîtra la femme que Julien avait commencé à être vingt ou trente ans auparavant. La réforme de 1981 établit l’égalité juridique entre époux. Les femmes conservent leur nom. Les parents partagent l’autorité parentale. Les époux ont les mêmes droits et les mêmes obligations. L’artiste a alors 53 ans.

Pauline Julien compte-t-elle parmi les femmes qui, par leur manière de vivre, de créer, de penser, de parler, ont contribué à rendre possibles les changements législatifs? Chose certaine, on voyait en elle une quête de liberté personnelle inscrite dans une conquête féministe collective, ce qui était encore socialement transgressif malgré la loi. On peut retenir d’elle un parcours de vie peu ordinaire à bien des égards. Pour moi, elle sera toujours cette femme qui a vécu la liberté avant que notre société n’ait complètement appris à la nommer.

print