Les choix d’Alexandre

Jean-Paul Eid l’auteur de Memoria et de la merveilleuse histoire : Le petit astronaute l’histoire – photo : Michel Fortier
Michel Fortier
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Les images et les mots pour lire le monde

Michel Fortier – Chaque année, le Festival de la BD de Prévost compte un visiteur pour qui le rendez-vous est devenu incontournable. Alexandre a 48 ans et, lorsque vient le Festival, pas question de passer son tour. Il faut y aller.

Alexandre est dysphasique et présente une déficience associée au spectre de l’autisme. Lire un livre demeure pour lui pratiquement inaccessible. Cela ne l’empêche pourtant nullement de se passionner pour l’histoire, de retenir une quantité étonnante d’informations et, surtout, d’être curieux du monde qui l’entoure. La bande dessinée lui offre une porte d’entrée que le livre traditionnel ne lui donne pas.

Ses choix au Festival cette année en disent d’ailleurs beaucoup plus long que bien des explications. Il s’est d’abord intéressé à Lénine, dessiné par le Québécois Denis Rodier sur un scénario d’Antoine Ozanam, dans la collection Ils ont fait l’Histoire. Alexandre connaissait déjà plusieurs épisodes de la vie du révolutionnaire russe. L’album ne lui faisait donc pas découvrir Lénine : il lui permettait plutôt de retrouver, en images et en récit, un personnage et une période historique qui le passionnaient déjà.

Son deuxième choix, Sœurs des vagues, de Tristan Roulot et Mikaël, nous entraîne ailleurs : à Peggy’s Cove, en Nouvelle-Écosse, en 1914. Dans cette communauté de pêcheurs, cinq femmes doivent affronter les dangers et les secrets qui surgissent après l’arrivée d’un mystérieux naufragé. Histoire, aventure, personnages fortement dessinés et puissance des images : autant d’éléments qui permettent de suivre un récit complexe sans que tout repose sur de longues pages de texte.

Tristan Rouleau a chaleureusement accueilli Alexandre et sa passion pour l’histoire. Mikael et Tristan Rouleau sont respectivement dessinateur et scénariste de Sœurs des vagues – photo: Michel Fortier

Enfin, Alexandre a choisi Memoria, de Claude Paiement et Jean-Paul Eid. Changement complet d’univers : cette fois, nous sommes dans une réplique virtuelle du New York des années 1930, peuplée de personnages artificiels qui finissent par se révolter contre leurs créateurs humains. Imaginée il y a plus de vingt ans, cette science-fiction sur la frontière entre le réel et le virtuel trouve aujourd’hui un écho singulier avec les progrès de l’intelligence artificielle.

Trois albums, donc, et trois univers très différents : la révolution russe, une communauté maritime du début du XXe siècle et un monde virtuel futuriste. Mais ils ont quelque chose en commun : ils supposent chez leur lecteur de la curiosité, le goût de comprendre et celui de découvrir.

Lénine, par : Denis Rodier et Antoine Ozanam. Sœur des vagues, par : Mikaël et Tristan Roulot Memoria, par : Claude Paiement et Jean-Paul Eid.

C’est peut-être là qu’Alexandre nous rappelle quelque chose d’important sur la bande dessinée. On entend régulièrement des bédéistes expliquer leur satisfaction lorsqu’un jeune découvre, grâce à leurs albums, le plaisir de lire. Jean-Paul Eid est de ceux qui accordent une grande importance à cette rencontre avec le lecteur. Mais la portée de la BD va peut-être encore plus loin. Pour certaines personnes, elle n’est pas seulement une initiation à la lecture qui conduira éventuellement au roman. Elle est elle-même le moyen d’accéder à la lecture, au savoir et à l’imaginaire.

L’image ne remplace alors pas les mots : elle travaille avec eux. Le dessin fournit les lieux, les visages, les gestes et une partie du contexte que d’autres lecteurs construisent mentalement à partir du texte. Il devient possible de suivre une histoire, d’en comprendre les personnages et d’établir des liens avec des connaissances déjà acquises.

Les trois albums qu’Alexandre a rapportés du Festival en sont une jolie démonstration. Ses difficultés à lire un livre ne l’ont conduit ni vers des œuvres simplifiées ni vers des sujets faciles. Il a choisi Lénine, l’histoire de femmes confrontées à la rudesse du monde maritime et une réflexion de science-fiction sur la réalité et l’intelligence artificielle.Alexandre ne lit peut-être pas comme la majorité d’entre nous. Mais il lit le monde à sa manière. Et la bande dessinée lui donne les images et les mots pour le faire.

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