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Comprendre un phénomène linguistique
Imeldina André – Au fil des années, j’ai rencontré plusieurs personnes qui utilisent le franglais sans même y penser et, à l’inverse, d’autres qui ont toujours condamné son utilisation. Entre les deux, j’ai côtoyé des gens qui choisissent soigneusement où et quand le parler. Au final, le franglais, défini par le dictionnaire Usito comme « l’usage du français caractérisé par l’influence notable de la syntaxe et du lexique anglais », est instinctif pour certains et incompréhensible pour d’autres.
Cet article n’est pas une apologie du franglais, mais bien une tentative d’expliquer comment et pourquoi la langue française peut fondre et muter au contact de différentes cultures. Dans ce texte, je tenterai d’expliquer sa raison d’être sans nier que le français standard a sa place dans notre société.
Culturellement parlant
Notre langue est un outil pour transmettre des messages, mais aussi pour décrire des réalités qui ne peuvent pas toujours être traduites. Après tout, notre culture est une partie intégrante de notre langue tout comme notre langue fait partie de notre culture. Cela explique en partie pourquoi certains cherchent les mots et les expressions pour décrire leurs réalités dans des langues étrangères et, pour bien des gens, cette langue est l’anglais. L’article Blurring the Line between Language and Culture écrit par Fatiha Guessabi explique que pour apprendre une langue, on doit en apprendre sur sa culture, mais aussi que pour se rapprocher d’une culture, on doit apprendre sa langue. Dans une province où les identités culturelles s’entrecroisent et se mélangent, il va de soi que les langues en fassent de même pour représenter certaines réalités qui ne peuvent être comprises dans leur totalité qu’à leur point d’intersection, et ce, même si celui-ci se trouve dans le cerveau d’un individu.
Quand on laisse les neurones parler
Prenez un moment pour imaginer que vous vous trouvez à Paris. Vous avez une discussion sérieuse avec un commerçant et soudainement un « Bon sang » se glisse dans son discours. Personnellement, j’aurais de la difficulté à prendre cela au sérieux. Peu importe à quel point mon interlocuteur est en colère, peu importe ce que ces mots représentent pour lui, pour moi, ils n’ont pas la même portée parce que ce n’est pas une expression avec laquelle j’ai grandi. Peut-être que je pourrais éventuellement m’y habituer, peut-être même qu’un jour, je pourrais moi-même en venir à l’utiliser. Cependant, ces mots ne remplaceront jamais un sacre québécois pour représenter ma frustration. C’est ce décalage, cette distance, qu’illustre le Foreign Language Effect, ou l’effet de la langue étrangère. Cette distance psychologique, qui est décrite dans les recherches de Caldwell-Harris (2014) et les écrits de vulgarisation de Robson (2023), existerait entre nos émotions et les langues apprises après notre enfance. En plus de nous compliquer la compréhension de certaines expressions et de leurs nuances, cette distance contribue à la réduction de certains biais, ce qui pourrait ultimement modifier notre manière de prendre des décisions en nous permettant de rester plus rationnels.
Néanmoins, cela n’explique pas pourquoi l’anglais se glisse dans notre français sans préavis. Les recherches de T. Gollan, D. Kleinman et M. Declerck, qui ont été résumées dans un article de la BBC écrit par Nicole Chang, nous l’expliquent. Lorsqu’on apprend une nouvelle langue, une partie du travail consiste à mettre notre première langue en « arrière-plan ». Voyez-vous, si vous êtes francophone, qu’on vous montre une pomme et qu’on vous demande de la nommer, le mot « pomme » vous viendra immédiatement à l’esprit. À moins que, en apprenant l’anglais, vous appreniez à inhiber cet instinct pour répondre « apple ». Lorsque les deux langues sont sollicitées, l’activation et l’inhibition des deux langues doivent constamment être ajustées, pour éviter que les deux langues interfèrent entre elles, et c’est là qu’un déséquilibre peut se créer. Ce déséquilibre peut être exacerbé si on passe beaucoup de temps dans des environnements qui stimulent les deux langues. Pour illustrer le tout, lorsqu’on montre une pomme à certaines personnes bilingues, il pourrait leur falloir plus de temps que prévu pour retrouver le mot « pomme »… ou « apple » !
Un phénomène collectif
Alors, le processus commence à l’échelle individuelle. En effet, la plupart du temps, lorsqu’on parle franglais, on suit notre instinct et les mots défilent dans un ordre qui nous parait logique. Pourtant, dans la grande majorité des cas, lorsque la personne avec qui nous parlons partage suffisamment de repères culturels avec nous, celle-ci n’a pas de mal à nous comprendre. Comment est-ce que c’est possible ? Comment est-ce qu’on peut tous parler le franglais de manière similaire s’il se crée de manière spontanée chez chaque individu ? Maggie Lévesque nous l’explique dans l’article L’effet caméléon chez l’être humain où elle présente le concept d’accommodation linguistique. Il s’agit d’un phénomène linguistique qui nous pousse à adapter notre manière de parler à celle de notre interlocuteur pour nous en rapprocher, consciemment ou non. À force de communiquer, certaines manières de mélanger les deux langues deviennent communes au sein d’un groupe et on peut ainsi transmettre des réalités propres à la région.
Au final, le franglais a-t-il le droit d’exister ? Je vous pose la question. Selon moi, le franglais est un reflet de notre société en constante évolution. Il est une clé qui ouvre les portes des multiples réalités culturelles qui se partagent l’espace montréalais, voire québécois. À mon avis, parfois, il faut savoir twister un peu les règles pour élargir nos horizons.
Sources en ordre d’apparition :
(Guessabi, s. d.) Guessabi, Fatiha. s. d. Blurring the Line between Language and Culture. Language Magazine. Consulté le 23 juillet 2026. https://languagemagazine.com/blurring-the-line-between-language-and-culture/.
Caldwell-Harris, Catherine L. Emotionality differences between a native and foreign language: theoretical implications. Frontiers in Psychology, vol. 5, septembre 2014, p. 1055. PubMed Central, https://doi.org/10.3389/fpsyg.2014.01055.
Robson, David. ‘I Couldn’t Believe the Data’: How Thinking in a Foreign Language Improves Decision-Making . The Guardian, 17 septembre 2023. Science. The Guardian, https://www.theguardian.com/science/2023/sep/17/how-learning-thinking-in-a-foreign-language-improves-decision-making.
Kleinman, Daniel, et Tamar H. Gollan. Inhibition Accumulates over Time at Multiple Processing Levels in Bilingual Language Control. Cognition, vol. 173, avril 2018, p. 11532. PubMed, https://doi.org/10.1016/j.cognition.2018.01.009.
Declerck, Mathieu, et al. Which bilinguals reverse language dominance and why?». Cognition, vol. 204, novembre 2020, p. 104384. ScienceDirect, https://doi.org/10.1016/j.cognition.2020.104384.
Lévesque, Maggie. L’effet caméléon chez l’être humain. Sciences 101, 28 octobre 2023, https://sciences101.ca/leffet-cameleon-chez-letre-humain/
