Entrevue avec Donald Magnaka

Donald Magnaka

Quand l’humanisme guide les soins aux aînés

Nicolas Michaud – Des zones de conflit armé du Cameroun aux centres d’hébergement gériatrique du Québec, Donald Magnaka pose un diagnostic lucide sur le réseau de la santé. Infirmier de formation, aujourd’hui préposé aux bénéficiaires et titulaire d’une maîtrise en bioéthique, ce nouvel arrivant met son expérience du terrain au service d’une réflexion rigoureuse sur la dignité, l’autonomie et la place accordée aux aînés.

Le 18 juillet 2025 n’est pas une simple date sur le calendrier de Donald Magnaka ; c’est le point de bascule entre deux existences. Benjamin d’une fratrie de neuf enfants, il quitte alors un quotidien miné par les affrontements civils pour amorcer une vie où la sécurité redevient la norme. Vécue comme une « délivrance », son arrivée sur le sol québécois lui permet de s’affranchir de la violence et de l’angoisse qui gangrènent son pays d’origine afin de transformer son parcours en un engagement sincère envers sa communauté d’accueil.

De l’épreuve de la guerre à la conscience bioéthique

Diplômé en soins infirmiers au Cameroun, Donald Magnaka exerce d’abord en pédiatrie et en maternité avant d’être affecté par le gouvernement dans la région du Nord-Ouest, alors en proie à un violent conflit opposant des groupes séparatistes aux forces armées nationales. Témoin des atrocités qui y sont perpétrées, il voit des êtres humains dépouillés de leur dignité et meurtris dans leur chair.

« J’ai vu comment l’être humain peut être traité comme un animal, brutalisé, tué sauvagement… Toucher du doigt ces réalités et voir cela parfois de ses propres yeux, ça change beaucoup de choses », confie-t-il.

Cette confrontation directe avec la souffrance aiguise sa sensibilité à la vulnérabilité humaine. Dès son installation au Québec, en attendant la reconnaissance de ses équivalences d’infirmier, il rejoint le réseau de la santé comme préposé aux bénéficiaires dans une résidence pour personnes âgées, tout en complétant parallèlement une maîtrise en bioéthique.

Le paradoxe sécuritaire : protéger sans infantiliser

Ses premiers pas dans les milieux d’hébergement québécois lui révèlent un contraste saisissant entre l’excellence technique d’installations modernes, dotées de ressources matérielles considérables, et la délicatesse relationnelle qu’exige l’art de « prendre soin ». À travers le prisme de la bioéthique, Donald Magnaka décèle une dérive systémique : la quête d’une sécurité absolue au détriment de l’autonomie individuelle.

Selon lui, la volonté de prévenir les risques peut conduire à l’application uniforme de certaines mesures, sans que soient toujours prises en compte les capacités réelles de chaque personne. L’utilisation quasi systématique des déambulateurs (marchettes) dans plusieurs résidences constitue, à ses yeux, l’un des exemples les plus révélateurs. Il estime que la crainte des chutes et des conséquences juridiques incite les établissements à en imposer l’usage à une très grande majorité des résidents, y compris à ceux qui conservent la faculté de marcher de façon autonome.

« Par souci de trop sécuriser les résidents, on finit par les infantiliser », déplore-t-il.

En substituant la gestion du risque au respect des capacités réelles, l’institution transmet alors un message constant d’incapacité qui accélère le déclin fonctionnel et atrophie l’estime de soi. À force de standardiser la peur de la chute, elle transforme le sujet de soin en un objet de surveillance : le résident n’est plus un adulte qui marche, mais un risque qu’il faut déplacer sous escorte technique.

Pour le bioéthicien, la protection ne doit jamais se transformer en une cage dorée qui dépossède l’adulte de sa dignité et de sa liberté de choix. Les établissements doivent ainsi cesser d’être de simples forteresses de protection pour redevenir de véritables milieux de vie, où la sécurité demeure un moyen au service de la personne plutôt qu’une finalité qui s’impose à elle.

Regards croisés sur le vieillissement

Riche de son bagage transculturel, Donald Magnaka observe une différence fondamentale : au Cameroun, le vieillissement est avant tout investi d’un statut social, alors qu’il est davantage associé au Québec à un statut médical.

Dans son pays natal, les résidences pour personnes âgées sont pratiquement inexistantes. La prise en charge des aînés repose sur la famille, et le soin s’inscrit dans une relation de réciprocité plutôt que dans une prestation de services. Traditionnellement, les aînés y sont considérés comme des « Bombo », un surnom affectueux qui traduit leur rôle de bénédictions, de guides et de gardiens de la mémoire auprès des jeunes générations. Ce modèle comporte néanmoins une part d’ambivalence : les aînés qui refusent d’accepter leur vieillissement ou qui semblent entraver l’émancipation des plus jeunes peuvent être stigmatisés, jusqu’à faire l’objet d’accusations de « sorcellerie ». Malgré cette dualité, la vieillesse conserve une dimension sociale et communautaire importante.

Au Québec, la prise en charge des personnes aînées est largement confiée à des professionnels et à des structures spécialisées. Si les familles s’organisent pour maintenir les visites et préserver les liens, cette institutionnalisation du quotidien peut néanmoins fragiliser les relations intergénérationnelles et accentuer le sentiment d’isolement. C’est précisément cette dimension sociale de l’hébergement qui préoccupe Donald Magnaka, qui qualifie l’isolement en résidence de « mal invisible ».

Pour lui, le mal-être gériatrique n’est pas seulement une fatalité biologique, mais aussi le produit d’un environnement social. Sans le « vivre-ensemble », prévient-il, la résidence cesse peu à peu d’être un milieu de vie pour devenir un espace de gestion de flux humains, où l’on gère des corps en attendant qu’ils s’éteignent.

L’écriture comme prolongement du soin

Sur le terrain, sa démarche bioéthique l’amène à recenser ce qu’il appelle les « microviolations de la dignité », plutôt qu’à s’attarder aux théories abstraites. Pour canaliser ses observations et donner une portée aux témoignages des résidents, le soignant a choisi de prendre la plume. Encouragé par une coordonnatrice de soins, il a d’abord contribué au journal interne de sa résidence avant de se joindre à l’équipe du Journal des citoyens. Son processus rédactionnel combine l’observation participante, le récit de faits vécus et l’analyse bioéthique afin de transformer les scènes du quotidien en sujets de réflexion collective.

À travers ses chroniques, il ne cherche pas à incriminer le personnel, mais à éveiller les consciences sur la nécessité d’un changement de paradigme. « L’humain doit toujours être une priorité », rappelle-t-il avec conviction. Pour le chercheur et praticien, réduire une personne âgée à une liste de besoins physiologiques et de risques à gérer constitue une forme de brutalité symbolique. Le soin ne devrait jamais devenir une industrie mécanique.Après avoir quitté le fracas des armes pour la quiétude boréale, Donald Magnaka rappelle que la grandeur d’une société ne réside pas uniquement dans la technicité de ses institutions, mais dans sa capacité à faire en sorte que chaque être humain, quel que soit son âge, demeure reconnu, entendu et respecté.

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