Entrevue avec Anne Nguyen

Anne Nguyen estime que la littératie numérique devrait être intégrée aux politiques publiques.

Bâtir la souveraineté numérique du Québec

Nicolas Michaud – La spécialiste en intelligence artificielle, Anne Nguyen, propose une redéfinition de la souveraineté des États : cette dernière ne peut plus se limiter aux seules frontières géographiques et doit désormais englober un véritable « territoire numérique » devenu central dans l’organisation des sociétés modernes. Elle soutient que la souveraineté technologique est aujourd’hui une « nécessité opérationnelle et administrative », bien au-delà d’un petit débat partisan.

Selon Anne Nguyen, le numérique ne peut plus être perçu comme un simple outil administratif, mais doit être reconnu comme une infrastructure stratégique relevant des responsabilités fondamentales de l’État. Après avoir historiquement assumé la gestion des routes, les gouvernements sont désormais appelés à prendre en charge les « autoroutes numériques » qui soutiennent les réseaux de santé, d’éducation, de télétravail et de télécommunications.

Cette « infrastructure invisible » devient, selon elle, le nouveau pilier des sociétés contemporaines. Sans une maîtrise adéquate de ces systèmes, les États risquent de voir diminuer leur capacité à protéger et à structurer les flux d’information qui organisent la vie collective. Dans cette optique, la gestion de l’architecture numérique constitue désormais un enjeu stratégique de gouvernance, et non plus un « simple luxe technique ».

Le français au cœur du code : l’IA comme bouclier linguistique

Dans un univers numérique mondialisé, le français québécois se heurte à une forme d’assimilation technologique. Anne Nguyen considère que l’intelligence artificielle (IA) devrait contribuer à renforcer la vitalité linguistique plutôt qu’à l’affaiblir. Elle rappelle que les systèmes d’IA ne sont pas neutres, puisqu’ils reflètent les données et les contextes culturels dans lesquels ils sont conçus.

Selon l’experte, les écarts entre le français du Québec et celui de la France dépassent les simples variations de style ou d’accent ; ils ont aussi une incidence directe sur la justesse et la pertinence des contenus générés par les systèmes automatisés. D’où l’importance, insiste-t-elle, de « s’entraîner sur des modèles qui nous ressemblent ».

Sans ancrage québécois, ces technologies risquent de contribuer à l’érosion progressive des particularités linguistiques. À l’inverse, des outils fondés sur des données québécoises permettraient de produire des contenus mieux adaptés, tout en limitant les biais culturels. Pour elle, inscrire la technologie dans son contexte d’usage participe à l’émergence d’une véritable « civilisation numérique » propre au Québec.

Vers une civilisation numérique

Anne Nguyen défend une approche holistique du numérique, refusant de le réduire à une simple accumulation d’outils et y voyant plutôt un moteur de transformation des pratiques sociales, économiques et démocratiques. Elle estime que la littératie numérique devrait être intégrée aux politiques publiques et enseignée tout au long de la vie, « de la maternelle jusqu’à la sagesse ». Dans un monde « sociotechnique » où les interactions entre humains et systèmes automatisés se multiplient, cette chargée de cours udémienne juge essentiel que chaque personne comprenne les technologies qu’elle utilise afin d’en saisir les effets sur ses décisions et ses modes de pensée.

Au-delà des aspects techniques, cette spécialiste plaide également pour que la population demeure aux commandes des outils numériques. Constatant que les États sont trop souvent réactifs vis-à-vis les géants technologiques, elle exige un leadership capable d’anticiper les transformations en cours. Malgré la vélocité des algorithmes, elle croit indispensable de garantir que le jugement humain et les compétences citoyennes restent les seuls arbitres des décisions collectives.

Une IA ennuyante au service de l’État

Dans un environnement bureaucratique de plus en plus complexe, marqué par la prolifération des systèmes informatiques, Anne Nguyen privilégie une intelligence artificielle « ennuyante » plutôt que « spectaculaire ». Elle observe que la transformation numérique de l’État s’est trop souvent limitée à une logique de dématérialisation (« sans papier ») au prix d’un alourdissement des démarches administratives. Elle préconise plutôt une approche fondée sur la « soustraction » : au lieu de multiplier les outils, il convient de miser sur ceux qui simplifient réellement les services, renforcent leur efficacité et allègent le fardeau administratif.

Le doute comme super-pouvoir face à la certitude algorithmique

Selon Anne Nguyen, le risque le plus insidieux du numérique réside dans le désengagement humain. Devant les contenus produits par l’intelligence artificielle, il devient facile de se sentir dépassé et de s’en remettre aveuglément aux systèmes automatisés au détriment de l’esprit critique. Cette dérive, qu’elle associe à une forme de « paresse cognitive », fragilise graduellement la capacité de discernement.

Pour contrer ce phénomène, l’experte propose d’ériger le doute en principe fondamental. L’IA, rappelle-t-elle, n’est pas une source de vérité, mais un système mathématique fondé sur des probabilités, susceptible de commettre des erreurs, voire des « hallucinations » factuelles. Il devient, dès lors, crucial de conserver une posture critique afin que ces technologies demeurent des outils d’assistance, et non des substituts à la réflexion humaine.

Elle insiste également sur l’importance d’une conception responsable des systèmes, intégrant dès le départ des principes tels que le contrôle de la qualité, la non-discrimination et le maintien de l’humain dans la boucle décisionnelle. Cette vigilance s’impose d’autant plus dans un contexte marqué par les hypertrucages et la désinformation de masse.

Des applications pour les régions

Cette diplômée de la Harvard Business School souhaite que l’intelligence artificielle génère des retombées tangibles pour toutes les collectivités locales. Elle estime que cette technologie doit devenir un levier de développement régional plutôt que demeurer l’apanage des grands centres urbains.

Dans les secteurs du transport et de la logistique, l’IA pourrait optimiser les trajets, et réduire les coûts d’exploitation et l’usure des infrastructures. Les PME pourraient, quant à elles, bénéficier d’un appui stratégique dans l’élaboration des plans de communication. Du côté des services publics, l’utilisation d’agents conversationnels accessibles en tout temps permettrait de convenablement répondre aux besoins des citoyens. En matière de sécurité publique, l’IA offrirait également des outils de prévention, notamment pour anticiper les risques d’inondation et mieux planifier les interventions d’urgence.

Paradoxalement, cette approche technologique cherche avant tout à réhumaniser les services. En automatisant les tâches répétitives, l’intelligence artificielle libérerait du temps pour que le personnel puisse se consacrer davantage aux interactions humaines.

De la souveraineté numérique à l’engagement politique

Profondément marquée par le parcours de sa famille, Anne Nguyen évoque les attentes souvent présentes au sein des communautés issues de l’immigration, où les parents poussent leurs enfants vers des « carrières sécuritaires » comme la médecine, le droit ou la pharmacie pour se prémunir contre l’instabilité de l’exil.

En quittant récemment son poste prestigieux au Conseil de l’innovation du Québec pour se lancer dans l’arène politique comme candidate du Parti québécois dans la circonscription de Prévost en vue des élections générales provinciales du 5 octobre 2026, elle fait le choix de délaisser cette sécurité d’une carrière établie pour embrasser le risque public. Si elle est élue, Anne Nguyen pourrait devenir la première députée d’origine vietnamienne à siéger à l’Assemblée nationale du Québec.

Cette femme de science présente son engagement politique comme une véritable « mission de vie » visant à redonner à la société québécoise et à veiller à ce que personne ne soit laissé pour compte par la révolution technologique.

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