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La naissance d’une religion au Québec
« Nos bras meurtris vous tendent le flambeau : à vous de le porter bien haut. »
Il fut une époque, pas si lointaine, où les francophones du Canada, et plus particulièrement ceux du Québec, arrêtaient pratiquement de respirer lorsque les Canadiens de Montréal jouaient. La vénération de ce club mythique de hockey au sein de la population remonte aux années 1940-1950 quand le club a construit sa première dynastie et forgé sa légende. En fait, cette dynastie s’est étendue pratiquement sur trente années. De nos jours, lorsque les Canadiens sont en séries éliminatoires, la Terre arrête de tourner, même chez les plus jeunes qui n’ont pas connu les années glorieuses. Mais d’où vient cet engouement pour une équipe sportive qui défie tout entendement? Le hockey, et plus particulièrement les Canadiens de Montréal (j’exclus ici la rivalité avec feu les Nordiques de Québec), a été autant sinon plus fédératif et rassembleur que la religion catholique d’avant la Révolution tranquille. Retour aux sources du hockey même.
La fondation du Club de hockey Canadien
Les matchs règlementés de hockey sur glace font leur apparition en 1875 sur la patinoire Victoria, située sur la rue Drummond, à Montréal. Les règlements, écrits par des étudiants de l’Université McGill, feront autorité dans ce sport et seront adoptés par la communauté internationale. Montréal peut donc se targuer d’être la ville de naissance du hockey sur glace. L’Association de hockey amateur du Canada (AHAC) voit le jour en 1886 et dure douze saisons. En 1893, l’équipe championne, le Montreal Hockey Club, est la première à soulever un trophée original qui deviendra le plus difficile à gagner de nos jours : la Coupe Stanley.
À l’époque, la majorité des clubs de hockey sont anglophones et les joueurs également. Ainsi, les meilleurs joueurs francophones devaient jouer pour les clubs anglophones ou rester dans des clubs amateurs, un peu à l’image des Noirs au baseball. Donc, la fondation du club de hockey Canadien s’inscrit d’abord dans une rivalité identitaire. En effet, l’objectif premier était de créer une équipe composée de joueurs exclusivement Canadiens-français pour donner à la majorité francophone de Montréal une équipe à laquelle ils pouvaient s’identifier. Rappelons qu’au début du XXe siècle, les nationalistes canadiens-français, menés par Henri Bourassa entre autres, voulaient s’émanciper du nationalisme britannique ou orangiste dominant chez les anglophones.
Le 4 décembre 1909, dans une chambre de l’hôtel Windsor à Montréal, deux hommes se font face. L’air est saturé de fumée de cigare et d’une urgence commerciale. D’un côté, il y a Ambrose O’Brien, un riche héritier ontarien de 24 ans qui désire se venger de la CHA (Canadian Hockey Association) qui l’a rejeté en fondant sa propre ligue. Il sait, cependant, qu’il ne pourra conquérir Montréal sans le soutien de la population francophone. De l’autre côté, il y a Jack Laviolette, un athlète prodige et fier qui va donner carte blanche à O’Brien de bâtir une équipe de calibre professionnel uniquement avec des francophones en l’espace de 30 jours. C’est ainsi que le Club de hockey Canadien est fondé. On imagine sans difficulté le dialogue entre les deux hommes :
O’Brien : « Jack, j’ai les finances et la ligue. Mais Montréal ne viendra pas voir jouer des gars de l’Ontario! Il me faut une équipe qui parle leur langue! »
Laviolette : « Vous voulez une équipe de Canadiens; pas juste des joueurs, mais des symboles. Si je fais ça, il me faut Newsy Lalonde, Georges Vézina et Didier Pitre. Sans eux, on ne vaut pas mieux qu’un cirque! »
O’Brien : « Signez-les, peu importe le prix. On appellera le club “Le Canadien”. C’est simple et ça dit tout. »
Laviolette : « Comprenez-moi bien : si je monte cette équipe, on ne joue pas pour remplir votre aréna, mais pour prouver qu’on est les meilleurs chez nous. »
Laviolette quitte la chambre feutrée de l’hôtel Windsor avec un chèque en main et s’engouffre dans le froid de décembre. Il a un mois pour parcourir les patinoires extérieures pour recruter les premiers héros d’une dynastie. Ce soir-là, dans l’ombre d’une guerre de portefeuilles, venait de naître ce qui allait devenir une religion au Québec.
Le transfert du sacré après 1960
Jusqu’à la Révolution tranquille, la religion catholique était le centre de la vie sociale au Québec. À partir de 1960, la société s’est laïcisée de façon rapide et spectaculaire, laissant un grand vide. Le hockey, et particulièrement les Canadiens de Montréal, a récupéré les codes du sacré pour combler ce besoin de rassemblement et de croyance collective. La société civile a même transféré son vocabulaire religieux à l’équipe de hockey : le Forum est devenu le temple, le chandail est devenu une sainte relique nommée la Sainte-Flanelle et certains joueurs, notamment Maurice Richard, Jean Béliveau ou Guy Lafleur, sont pratiquement devenus des saints et sont vénérés comme étant des demi-dieux.
La passion pour le hockey emprunte donc le vocabulaire du sacré, mais aussi certains de ses comportements. L’hymne national, l’entrée des joueurs et les chants des partisans ressemblent à des offices religieux s’apparentant à la liturgie catholique. Il n’est pas rare non plus de voir certains partisans exaltés prier pour la victoire du club. N’est-ce pas ce qu’avait fait Jacques Demers en 1993 après deux défaites consécutives contre les Nordiques ? (Qui sait ce qu’il a demandé à sainte Anne ?) Enfin, récemment, certaines églises projettent les matchs de série, brouillant la frontière entre le profane et le sacré.
Un vecteur de libération nationale
Pendant longtemps, le hockey a été un des rares domaines où les francophones pouvaient battre les anglophones à armes égales. Au moment de la fondation du club en 1909, l’économie du Québec était dirigée par des capitaux anglophones depuis 1760. Les francophones, peu éduqués, étaient souvent relégués à des rôles de subalternes (ouvriers, agriculteurs). Sur la glace, la hiérarchie s’inversait. Voir un petit gars de la Gaspésie, de Saint-Jérôme ou de Pointe-Saint-Charles déjouer les meilleurs joueurs du Canada anglais offrait une revanche psychologique immense. Gagner la coupe Stanley, c’était prouver que les francophones n’étaient pas nés pour un petit pain.

La suspension de Maurice Richard illustre parfaitement ce concept. Quand Clarence Campbell, le président de la Ligue nationale de hockey, perçu comme étant le symbole de l’establishment anglophone sur les francophones, suspend Maurice Richard pour les trois derniers matchs de la saison régulière et les séries éliminatoires, la rue explose. On ne s’attaque pas à l’idole des francophones. Ce n’était pas une protestation sportive; c’était une révolte contre le sentiment d’être des citoyens de seconde zone. Quand Richard comptait un but, c’était une revanche sociale à une époque où les anglophones regardaient les francophones de haut et avec mépris. Plusieurs historiens considèrent l’émeute du Forum du 17 mars 1955 comme étant le début réel de la Révolution tranquille. Aujourd’hui, même si l’équipe est plus internationale, la charge émotive reste élevée chez les francophones : le Canadien demeure le baromètre de la confiance collective des Québécois.
Pendant que le Québec débattait de son avenir politique dans les années 1960 et 1970, les Canadiens vivaient leurs plus forts moments. Menée par des joueurs talentueux, comme les Richard, Béliveau, Lafleur, Cournoyer, Savard, etc., l’équipe enfile les coupes Stanley et devient un élément indissociable de l’identité québécoise. Cette excellence sur la glace a nourri pendant des générations que le Québec était capable d’atteindre les plus hauts standards internationaux par lui-même. En fait, les succès de l’équipe étaient la preuve vivante du slogan de la Révolution tranquille « Maîtres chez nous. »
Pendant des siècles, la foi catholique était le seul ciment qui permettait aux francophones de survivre en Amérique du Nord. Quand l’Église a perdu son influence au tournant des années 1960, le Québec a cherché un nouveau lieu pour exprimer sa cohésion sociale. Le Forum a remplacé l’Église et la Soirée du hockey est devenue le nouveau « Jour du Seigneur. » On ne se réunissait plus pour la messe, mais pour le hockey.

Le hockey est la religion du Québec parce qu’il est le langage symbolique de sa libération. C’est le seul espace où le sacré (les rituels, les idoles) rencontre le politique (la fierté d’être Québécois). On ne supporte pas les Canadiens comme on supporte une équipe de foot en Europe; on y adhère comme on entre en religion, pour faire partie de quelque chose de plus grand que soi.
