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Un fauteuil c’est aussi un repère
Donald Magnaka – Mayday: « Ce n’est pas un fauteuil. C’est mon espace. » Pour beaucoup, ce n’est qu’un siège. Un meuble parmi tant d’autres. Pour le résident, c’est bien davantage. C’est l’endroit où il lit, où il observe la vie qui l’entoure, où il reçoit ses proches, où il se repose, où il retrouve ses repères. C’est une part de son quotidien, de son autonomie et parfois même de son identité.
Pourtant, au fil des impératifs de la vie institutionnelle, ce fauteuil peut être déplacé, occupé par un autre résident ou réattribué, souvent sans que la personne concernée soit consultée. Ce qui peut sembler être un simple ajustement organisationnel devient alors une véritable perte de repères. Car on ne déplace pas seulement un fauteuil : on déplace un espace de vie, un sentiment d’appartenance et une partie de l’histoire de celui ou celle qui l’habite chaque jour.
Une scène qui parle
Monsieur P., 84 ans, entre dans la salle commune après le déjeuner. Il se dirige vers son fauteuil, celui qu’il occupe chaque après-midi depuis des années, l’endroit où il lit, reçoit ses proches ou se repose. Mais il est déjà occupé par un autre résident, installé là sans que personne ne lui ait demandé.
Il s’arrête, le regard figé, et murmure : « Mais… c’est mon fauteuil… » Son corps se tend, ses mains se crispent, son visage trahit à la fois la surprise, la frustration et la tristesse. Ce n’est pas une simple question de confort, c’est un espace de vie qu’il a investi et où il se sent en sécurité.
Le préposé, conscient de l’importance de ce geste, s’approche et dit : « Monsieur P., je suis désolé. Nous allons remettre votre fauteuil à sa place et organiser l’autre fauteuil pour votre voisin. » Le simple ajustement, accompagné de reconnaissance, transforme une expérience de frustration en moment de respect et de considération. La relation est préservée, et M. P. retrouve son territoire, son confort et sa dignité.
Quand on me prend plus qu’un fauteuil
Ce qui paraît être un simple changement de place ne l’est jamais pour celui qui le vit. En prenant ou en déplaçant le fauteuil d’un résident sans lui demander son avis, on touche à bien plus qu’un objet. On ébranle un repère, une habitude, un sentiment de sécurité construit jour après jour.
Dans un milieu de vie où tant de décisions échappent déjà à la personne âgée, le fauteuil devient parfois le dernier espace sur lequel elle a encore le sentiment d’avoir un certain contrôle. Le perdre, même temporairement, peut raviver un profond sentiment de dépossession, d’impuissance ou d’invisibilité.
Ces gestes, souvent accomplis sans mauvaise intention, rappellent pourtant une réalité essentielle : le respect de l’espace personnel est indissociable du respect de la dignité. Lorsqu’il est ignoré, la confiance s’effrite, la relation de soin se fragilise et un lieu censé offrir réconfort et sécurité peut devenir une source de détresse silencieuse.
Le fauteuil n’est donc pas seulement un siège. Il est un territoire intime, un point d’ancrage, un espace où le résident continue d’être pleinement chez lui.
Respecter ma place, c’est respecter qui je suis
Derrière un fauteuil se cache bien plus qu’un objet. Il y a des habitudes, des souvenirs, des repères et un sentiment d’appartenance. Lorsqu’un résident retrouve son fauteuil occupé ou déplacé sans avoir été consulté, ce n’est pas seulement sa place qui disparaît : c’est une partie de son univers qui vacille.
L’éthique nous rappelle qu’organiser un milieu de vie ne consiste pas uniquement à optimiser l’espace. C’est aussi reconnaître que chaque personne investit son environnement d’une valeur affective et symbolique qui mérite d’être respectée. Ce qui semble anodin pour les uns peut être profondément déstabilisant pour les autres.
Prendre soin, c’est donc apprendre à voir ce qui ne se voit pas : l’inquiétude derrière un regard, la frustration derrière un silence, le sentiment d’être oublié derrière une simple réorganisation de la salle. C’est comprendre qu’un geste posé avec de bonnes intentions peut, malgré tout, provoquer une réelle souffrance.
Respecter le fauteuil d’un résident, c’est reconnaître son autonomie, préserver sa dignité et lui dire, sans prononcer un mot : « Vous avez votre place ici, et cette place compte. »
Redonner à chacun sa place
Prendre soin d’un résident, c’est aussi prendre soin de son espace. Un fauteuil retrouvé à sa place, un objet laissé là où il le souhaite, une simple question avant de déplacer son environnement… Ces gestes paraissent modestes, mais ils disent beaucoup : « Je vous vois. Je vous respecte. »
Comme le rappelait le bioéthicien Edmund Pellegrino, la dignité de la personne doit guider chaque décision de soin. Cela vaut aussi pour les gestes du quotidien. Respecter le territoire d’un résident, c’est reconnaître qu’il reste un acteur de sa vie, même en institution.
Au fond, humaniser le soin ne consiste pas seulement à bien accompagner une personne. C’est aussi veiller à ce qu’elle puisse toujours dire, avec sérénité : « Ici, j’ai encore ma place. »
Message final
Un fauteuil, ce n’est pas seulement un siège. C’est un repère, une liberté, une part de soi.
Respecter la place d’un résident, c’est lui dire sans un mot : « Vous comptez encore. » Car préserver son espace, c’est préserver sa dignité. – Chaque place respectée est un acte d’humanité.
