- Anne Nguyen : être la députée de tous - 15 octobre 2026
- Sonia Bélanger : la démocratie a parlé - 15 octobre 2026
- Pour lire plus - 15 octobre 2026
Quand les résidents prennent soin les uns des autres
Donald Magnaka – Mayday : la solidarité silencieuse dans la salle commune. Nous sommes rendus à l’heure du souper et les préposés conduisent les résidents à la salle à manger, les uns après les autres, dans l’ordre et le silence.
Une fois rendu à table, un résident remarque que le monsieur assis en face de lui n’a pas de bavette et qu’il n’a qu’un verre d’eau. Il le signale simplement : « Le monsieur en face de moi a besoin d’une bavette et n’a pas de tasse à thé. » De l’autre côté de la salle, une résidente se lève, se rend dans la chambre d’une dame, prend sa brosse et revient pour lui arranger les cheveux. Son explication est toute simple : « Elle ne peut pas souper avec les cheveux aussi maganés. » La dame sourit et répond : « Merci beaucoup, madame. Vous êtes bien gentille. Moi, je ne suis plus capable de faire ça. »
Deux gestes presque banals. Deux attentions qui pourraient passer inaperçues. Pourtant, derrière une bavette réclamée et quelques coups de brosse se cache quelque chose de beaucoup plus grand : la capacité de prendre soin de l’autre, même lorsque l’on est soi-même fragilisé.
Un quotidien teinté de solidarité
Dans une résidence, de tels gestes altruistes, empreints de solidarité, sont légion et font presque partie du quotidien. Un résident remarque un besoin avant même que quelqu’un ne le lui demande. Une autre voit une difficulté et se lève spontanément pour aider. Il n’y a ni consigne, ni récompense, ni obligation professionnelle. Seulement cette petite voix intérieure qui dit : « Je peux peut-être faire quelque chose. »
Et parfois, c’est tout ce dont une personne a besoin. Car vivre en résidence, ce n’est pas seulement partager un bâtiment, une salle à manger ou des activités. C’est appartenir à une communauté. À un milieu où les fragilités se côtoient, mais où les forces peuvent aussi se compléter.
La fragilité n’est pas synonyme d’incapacité
On associe souvent la résidence à la perte d’autonomie, aux soins et à la dépendance. Pourtant, réduire le résident à ce qu’il ne peut plus faire serait oublier tout ce qu’il peut encore être pour les autres.
Un résident peut être une présence rassurante. Une oreille attentive. Un voisin qui remarque une absence. Une personne qui partage une information. Une main qui aide. Un regard qui voit ce que les autres n’ont pas encore remarqué. La fragilité physique n’est donc pas synonyme d’incapacité. Au contraire, il arrive que ceux qui ont eux-mêmes besoin d’aide deviennent les premiers à porter attention aux autres et c’est là que la solidarité prend tout son sens.
Le résident est aussi un acteur
Dans nos pratiques quotidiennes, nous pouvons facilement voir le résident uniquement à travers ses besoins : besoin d’aide pour manger, pour se déplacer, pour se laver, pour s’habiller ou pour se rendre à une activité. Mais à force de regarder uniquement ce qu’une personne ne peut plus faire, ne risque-t-on pas de ne plus voir ce qu’elle peut encore apporter ?
Le danger est alors de transformer progressivement le résident en simple bénéficiaire de soins, alors qu’il demeure une personne capable de choix, d’initiatives et de solidarité.
Prendre soin, c’est aussi laisser une place à l’autre
La solidarité entre résidents rejoint directement plusieurs principes fondamentaux de l’éthique du soin. En voici trois :
- L’autonomie, d’abord. Respecter l’autonomie, ce n’est pas seulement laisser une personne choisir ce qu’elle veut manger ou porter. C’est aussi reconnaître sa capacité d’agir, d’initier un geste, de proposer son aide et de participer à la vie de la communauté.
- La dignité, ensuite. Une personne conserve sa dignité lorsqu’elle est reconnue comme une personne entière, avec ses limites, mais aussi avec ses capacités. Être aidé ne devrait jamais signifier être privé de la possibilité d’aider.
- La bienfaisance, enfin. Faire du bien ne relève pas uniquement des professionnels. Elle peut aussi circuler entre les résidents, dans ces petits gestes qui ne figurent dans aucun dossier de soins, mais qui peuvent illuminer une journée.
Cultiver la solidarité sans la forcer
La solidarité ne se décrète pas. Elle ne peut pas devenir une nouvelle obligation imposée aux résidents. Mais elle peut être encouragée. Il faut créer des espaces où les résidents peuvent se connaître, échanger, participer et surtout continuer à avoir le sentiment qu’ils ont une place active dans la communauté.
Il faut aussi savoir reconnaître ces gestes lorsqu’ils surviennent, sans les transformer en spectacle. Un simple « merci d’avoir pensé à elle » peut suffire à montrer que cette attention compte. Et surtout, il faut éviter de faire, à la place du résident, ce qu’il est encore capable de faire lui-même. Parfois, aider une personne, c’est aussi lui permettre d’aider quelqu’un d’autre.
Il reste toujours quelque chose à donner
La dame qui reçoit la brosse dans ses cheveux dit : « Moi, je ne suis plus capable de faire ça. » Cette phrase nous rappelle que perdre certaines capacités ne signifie pas perdre toute capacité de donner ou de recevoir. Aujourd’hui, elle ne peut peut-être plus se coiffer seule, mais elle peut encore remercier l’autre. Elle peut encore sourire. Elle peut encore écouter. Elle peut encore être une présence pour quelqu’un.
Et la résidente qui lui a brossé les cheveux n’a peut-être rien fait d’extraordinaire. Elle a simplement refusé de laisser la difficulté de l’autre passer inaperçue. Parce qu’au fond, vieillir ne devrait jamais signifier devenir invisible.
Descartes disait : « Je pense, donc je suis. » Le résident pourrait lui répondre : « Je vis, donc je peux encore donner. » C’est ça, le vrai esprit de solidarité.
