Les ombres de Lachine

Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Daniel Machabée
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Comprendre un drame de notre histoire

Daniel Machabée – En 1689, la Nouvelle-France était encore dans son berceau. La cité de Montréal, fondée 47 années plus tôt, ne comptait qu’un peu moins de mille habitants, l’île à peine deux milles. L’île tout entière n’était que forêts épaisses et touffues, brisée par quelques défrichements hasardeux et courageux hors des remparts de la cité, bien ancrée à l’endroit où la rivière Saint-Pierre rejoint le Saint-Laurent, à la hauteur de la Pointe-à-Callière.

À l’époque, pour se protéger des attaques des Iroquois, principale menace de la colonie, les premiers habitants de la cité construisaient des demeures en bois, entourées de hautes palissades garnies de barbacanes et reliées par des sentiers de huit à douze pieds de large qui formèrent les premières rues de Montréal. 

Entre 1685 et 1688, sous l’impulsion de François de Callières et de l’ingénieur royal Duluth, la ville fut entourée de palissades avec courtines, redoutes et bastions, fermée de cinq portes, dont une s’appelait alors « porte de Lachine ». Des forts furent aussi construits pour protéger les colons : fort Verdun en 1662, fort Rolland en 1670, fort Rémy en 1672, fort Gentilly en 1674, fort Cuillerier en 1676 et fort de Sainte-Anne-de-Bellevue en 1683. Ces fortifications avaient une double fonction : protéger les colons et dissuader les Iroquois de toute attaque. 

Mais pourquoi autant de protection ? Depuis la Grande tabagie de 1603 à Tadoussac, les Français tissent des alliances avec les ennemis des nations iroquoises pour contrôler le commerce lucratif des fourrures. Dans les années 1680, les tensions entre les Français et les Iroquois s’aggravent. Le gouverneur Denonville adopte une attitude offensive. En 1687, il lance une attaque contre les Sénécas, l’une des cinq nations iroquoises, où plusieurs chefs autochtones sont capturés. Plusieurs sont envoyés en France pour servir comme galériens, ce qui augmente fortement le ressentiment chez les Iroquois. À ce conflit, s’ajoute en 1689 la Guerre de la Ligue d’Augsbourg en Europe qui ravive les rivalités entre la France et l’Angleterre. 

Les guerres iroquoises

Les cinq nations iroquoiennes qualifiées de plus hardies et barbares que les autres par les chroniqueurs d’autrefois, demeuraient à l’est du lac Ontario, près des cendres encore fumantes de la Huronie. Dès les premiers jours de Ville-Marie, alors que Maisonneuve trouva chez les Hurons et les Algonquins des alliés naturels se faisant ainsi l’ennemi implacable des Iroquois, les Français durent faire face à des attaques soudaines. En 1643, à l’endroit où se trouve la Place-d’armes, Maisonneuve tua d’un coup de fusil le chef iroquois qui s’attaqua au fort. De 1645 à 1653 et de 1657 à 1669, les Iroquois ne cessèrent de harceler les colons. 

En 1652, Lambert Closse, lieutenant de Maisonneuve, à la tête de quelques hommes, extermina une colonne d’Iroquois où se trouve aujourd’hui la rue McGill et en repoussa une autre à la Pointe-Saint-Charles. Douze ans plus tard, Lambert Closse trouva la mort dans un autre combat. En 1660, ce fut au Long-Sault que Dollard des Ormeaux sauva la colonie en arrêtant une incursion iroquoise. En 1661, devant la menace constante et l’augmentation des victimes civiles, Maisonneuve forma une compagnie de volontaires sous le nom de « Soldats de la Sainte Famille de Jésus, Marie et Jospeh » pour protéger la chétive citée. D’autres escarmouches sont dénombrées, malgré la paix fragile et les trêves, dont celle du 30 septembre 1687 à la baie d’Urfé, où dix Français furent tués. 

Le Fort Rémy en 1671, tiré d’un livre de Désiré Girouard, publié en 1889

En 1689, presque toutes les terres de Lachine étaient en friche jusqu’au fort Rolland. De ce fort jusqu’à Dorval, il n’y avait que sept terres concédées, entourées de bois. Lachine devait avoir en temps-là une soixantaine d’habitations et une population de 320 âmes, sans compter la garnison. 

La nuit du 4 au 5 août 1689

La chaleur enveloppe les champs de blé de Lachine. En cette soirée du 4 août 1689, les paysans regagnent leurs maisons de bois après une longue journée de travail. Les animaux sont rentrés, les chandelles s’éteignent et peu à peu le silence tombe, brisé par les échos pas si lointains des rapides sur le fleuve. À quelques toises de là, dans l’obscurité, 1500 guerriers haudenosaunee avancent sans bruit. Leur objectif est clair : frapper rapidement, puis disparaître avant que les renforts puissent intervenir.

Portion de la couverture du livre Le massacre de Lachine : roman canadien historique, d’Alexandre Huot, publié en 1923. Photo: Édition Edouard Garand / A. Fournier et J. Maurice

Au milieu d’une tempête de pluie et de grêle, ils traversent le lac Saint-Louis et descendent en silence sur toute la côte de Lachine. La nuit était si noire et si orageuse, que les soldats ne virent rien et ne purent donc pas tirer le canon d’alarme. Juste avant l’aube, les Iroquois avaient réussi à se placer tout autour de presque toutes les maisons sans se faire voir. Au signal donné, ils se jetèrent sur les maisons en poussant leur effroyable cri de guerre. Et ce fut le massacre. Les maisons sont défoncées, égorgent les hommes et incendient les habitations. 

Laissons le père Charlevoix raconter ces moments d’une rare violence : « Ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en arracher le fruit qu’elles portaient. Ils mirent des enfants tout vivants à la broche et contraignirent les mères à les tourner pour les faire rôtir. Ils inventèrent quantité d’autres supplices inouïs et deux cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi en moins d’une heure dans les plus affreux tourments1. » Monsieur Belmont, prêtre au Séminaire, raconte pour sa part : « Ils exercèrent tout ce qu’ils savaient de cruautés et se surpassèrent eux-mêmes, laissant les vestiges d’une barbarie inouïe, des femmes empalées, des enfants rôtis sur les cendres chaudes, toutes les maisons brûlées, tous les bestiaux tués. » Le 15 novembre, à la suite d’une visite sur les lieux, le gouverneur Frontenac, fraîchement arrivé dans la colonie, témoigna : « Il seroit difficile de vous représenter, Monseigneur, la consternation généralle que je trouvay parmy tous les peuples et l’abbattemens qui estois dans les troupes… Ils avaient bruslé plus de trois lieues de pays, saccagé toutes les maisons jusqu’aux portes de la ville, enlevé plus de six vingt personnes tant hommes, femmes qu’enfants, après avoir massacré plus de deux cents, dont ils avaient cassé la teste aux uns, bruslé, roty et mangé les autres, ouvert le ventre des femmes grosses pour en arracher les enfants, et fait des cruautés inouïes sans exemple2. »

Les fuyards alertèrent les garnisons des forts voisins où le canon fut tiré afin d’alerter la population du danger. On ferma les portes de la Cité pour éviter un bain de sang. Le lendemain, les autorités coloniales se lancèrent à la poursuite des Iroquois, mais sans réel succès. Les troupes françaises, sur le qui-vive, rentrèrent dans les forts et abandonnèrent les environs à la merci des Iroquois qui se répandirent dans toute l’île de Montréal, laissant partout des traces sanglantes de leur passage. Plusieurs semaines durant, ils se promenèrent en triomphateurs autour des remparts. Après avoir ravagé l’île, ils passèrent à la rive opposée, saccageant la paroisse de la Chenaye à Terrebonne, avant de quitter la région à l’automne. 

L’année du massacre

Ce raid iroquois fit une telle impression sur les contemporains qu’ils donnèrent à l’année 1689 le nom funèbre de l’année du massacre. Le curé de Lachine, monsieur Rémy, qualifie cet événement du « jour de la destruction de Lachine ». L’effet sur les troupes et leurs alliés fut désastreux. Monsieur de Monseignat, le secrétaire de Frontenac, raconte : « Nos Sauvages alliez d’en haut étaient partis d’icy après le saccagement de Lachine, l’esprit plein de crainte et de défiance. Ils n’avoient plus reconnu en nous ces mêmes François autrefois leurs protecteurs, et qu’ils avoient le pouvoir de défendre contre toute la terre : il ne leur avoit paru qu’un assouplissement de notre part, nos maisons brûlez, nos habitans enlevez, la plus belle coste de notre pais ruynée entièrement et tout cela fait sans que l’on s’en fust ému.3 »Certains disent que, sans l’arrivée de Frontenac et de Callières le 12 octobre 1689, les Iroquois auraient achevé la destruction de la Nouvelle-France. Les témoins du temps affirment que ce massacre était une punition divine : « Pendant cette terrible exécution, Dieu sembla avoir ôté l’esprit de force et de conseil aux Français, qui furent partout honteusement vaincus, insultés et moqués par les Sauvages. » Une chose est certaine : cet événement marqua durablement les esprits et prépara les négociations de paix qui débouchèrent sur la Grande Pais de Montréal en 1701.

  1. Histoire et description générale de la Nouvelle-France, 1744.
  2. Lettre de Frontenac adressée au ministre de la Marine, Jean-Baptiste-Antoine Colbert.
  3. Mémoire adressé à madame de Maintenon.

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