« Ils ne viendront pas aujourd’hui » 

Ils sont arrivés avec un repas cuisiné juste avant leur départ, des fleurs et une bouteille de vin : une attention qui a fait de ce moment un souvenir précieux pour Lucille – photo : Louise Leblanc
Collaboration JDC
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« J’aurais aimé qu’il me le dise avant… »

Donald Magnaka – Pour beaucoup, une visite reportée n’est qu’un changement d’horaire, un changement de date bref, un changement de calendrier, une partie remise, mais pour un résident, c’est parfois l’événement qui donne tout un sens à une semaine. On choisit ses vêtements avec soin, on regarde l’horloge de manière intuitive, on imagine les conversations, les rires, les nouvelles de la famille. Puis le téléphone sonne pour informer d’une annulation ou tout simplement, c’est le silence plat, aucun mot, aucun son, aucune réaction, personne ne vient. 

L’attente devient silence. – Le silence devient solitude. – La solitude devient chagrin. – Le chagrin s’extériorise par des émotions fortes, telles que colère, irritabilité, perte d’appétit, angoisse. 

Quand l’attente reste à la porte

Madame R., 86 ans, est assise près de la fenêtre depuis le matin. Son sac à main est posé à côté d’elle. Son fils devait venir partager l’après-midi. À chaque bruit dans le corridor, son regard s’illumine… avant de s’éteindre quelques secondes plus tard. Les minutes s’égrènent, les heures passent, le visage s’attriste. Finalement, une employée frappe doucement à sa porte et dit : « Votre fils ne pourra pas venir aujourd’hui. Il s’excuse. »

Madame R. baisse la tête. Après un long silence, elle murmure simplement : « J’aurais aimé qu’il me le dise avant… » Ce ne sont pas les mots d’une femme en colère. Ce sont les mots d’une mère qui attendait un peu de présence. Le préposé s’assoit près d’elle. Il ne cherche pas à remplir le silence. Il le partage. Puis il lui propose un appel vidéo et prend le temps de rester quelques minutes avec elle. Parfois, la présence ne remplace pas une visite. Mais elle empêche la solitude de devenir abandon. 

Quand l’absence fait plus de bruit que les mots

Une visite annulée ne retire pas seulement un rendez-vous. Elle emporte avec elle une attente, une joie, un lien que le résident avait déjà commencé à vivre dans son cœur. Pour celui qui vit en résidence, les occasions de voir ceux qu’il aime sont précieuses. Lorsqu’elles disparaissent sans explication ou sans accompagnement, un sentiment d’abandon peut s’installer, parfois en silence. Ce qui semble être un imprévu dans un agenda peut devenir, pour le résident, une blessure invisible.

Prendre soin, c’est aussi prendre soin des liens

Prendre soin d’un résident, ce n’est pas seulement veiller à son confort, à son alimentation, à son hygiène ou à sa sécurité. C’est aussi prendre soin de ce qui donne encore du sens à ses journées : ses souvenirs, ses habitudes, ses repères… et surtout les liens qui l’unissent à ceux qu’il aime.

Lorsqu’une visite est annulée, il n’y a parfois rien de plus à faire. Un imprévu familial, une maladie, une contrainte professionnelle ou simplement la distance peuvent empêcher un proche de franchir la porte de la résidence.

Mais si nous ne pouvons pas toujours empêcher l’absence, nous pouvons choisir la manière dont nous allons l’accompagner.

Il y a une grande différence entre annoncer froidement à un résident : « Votre visite est annulée », puis repartir, et prendre quelques instants pour s’asseoir près de lui, écouter sa déception et reconnaître ce que cette absence représente.

Car derrière une visite annulée, il n’y a pas seulement un rendez-vous manqué. Il peut y avoir une attente qui s’effondre. Un espoir déçu. Un sentiment de solitude qui revient. Parfois même, la douloureuse impression d’être oublié. Alors, que pouvons-nous faire ?

Prévenir le résident dès que possible. Lui expliquer simplement la situation. Lui permettre d’exprimer sa déception sans chercher immédiatement à la minimiser. Proposer, lorsque cela est possible, un appel téléphonique ou une visioconférence. Reprogrammer rapidement la visite. Ou simplement resté quelques minutes auprès de lui. Quelques minutes seulement. Quelques minutes pour écouter. Quelques minutes pour rassurer. Quelques minutes pour dire, par notre présence : « Je vois que cela vous fait de la peine. Et votre peine compte. »

C’est là que le soin dépasse les gestes techniques. Prendre soin, c’est aussi reconnaître la personne dans sa vulnérabilité, sans jamais la réduire à son âge, à sa maladie ou à sa perte d’autonomie. La sollicitude, au sens de Paul Ricœur, nous invite précisément à porter attention à l’autre dans sa fragilité et à reconnaître en lui une personne qui demeure capable d’aimer, d’espérer, d’attendre et de souffrir.

Alors, et si quelques minutes suffisaient parfois à changer une journée ? Un appel téléphonique. Une visioconférence avec un proche. Une photographie que l’on regarde ensemble. Une carte que l’on relit à voix haute. Quelques minutes d’écoute, sans téléphone, sans précipitation, simplement pour être là.

Bien sûr, rien de tout cela ne remplace la présence d’un fils, d’une fille, d’un conjoint, d’un petit-enfant ou d’un ami. Mais ces petits gestes peuvent créer un pont lorsque la famille ne peut pas être présente. Parce qu’en résidence, l’absence d’un proche ne devrait jamais signifier l’absence de tout lien.

Et parfois, prendre soin d’un résident, c’est simplement lui rappeler, par une présence attentive, une écoute sincère ou un geste empreint d’humanité, qu’au-delà de sa chambre et de ses soins, il demeure quelqu’un qui compte pour quelqu’un.La visite peut manquer. La présence, elle, ne devrait jamais manquer. Parce qu’au bout du soin, il y a toujours une personne qui attend d’être reconnue, écoutée et aimée.

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